Le Dieu du Carnage

Château du Karreveld | en plein air

vendredi 03 septembre 2010 (20:30)
samedi 04 septembre 2010 (20:30)
dimanche 05 septembre 2010 (20:30)


Le Dieu du Carnage

Château du Karreveld | en plein air

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samedi 04 septembre 2010 (20:30)
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Yasmina Reza, entretien

  

 

Comment écrivez-vous ?

Y.R. Je ne pars de rien, je m'élance. Comme on emprunte un sentier. Je suis une grande marcheuse et j'adore les sentiers de montagne qui tournent sans que l'on s'en aperçoive. Si je dois choisir entre une route droite et un sentier qui serpente, je choisis toujours le sentier. C'est ça, pour moi, l'écriture : choisir des routes où l'on sent que l'on peut se perdre et parvenir à ne pas se perdre, s'embrouiller dans un chemin sans savoir où l'on va.

 

 

Vous ne connaissez donc jamais le destin de vos personnages en commençant une pièce ou un roman ?

Y.R. Jamais. Je ne sais rien de ce qui va advenir.

 

A vous entendre, vous n'avez, en réalité, aucune technique d'écriture...

Y.R. Non, pas de technique d'écriture mais des goûts.

 

D'où vient ce goût de la forme courte qui caractérise toute votre œuvre ?

Y.R. Il n'y a jamais de description, en effet. Pas d'action. Je ne décris pas une porte qui s'ouvre ni un personnage effectuant telle ou telle action importante. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas la description des choses mais leur cœur, non pas raconter des histoires mais critiquer l'existence. Je n'aime pas perdre de temps. Je vais donc droit au but, avec un couteau à cran d'arrêt, et la lame sort tout de suite. Evidemment, ça ne peut donner que du court... Et au bout d'un moment, je m'essouffle moi-même : lorsque le texte est tellement compact qu'il n'y a rien à ajouter, que je ne peux plus enfoncer la lame plus loin, alors il est achevé.

 

 

Ecrirez-vous un jour votre autobiographie ?

Y.R. Non, certainement pas! Et pourtant, elle serait amusante... Mais je ne m'intéresse pas à ce point-là. Dans « L'homme du hasard », l'un des personnages, l'écrivain, dit à son avocat : « Interdiction totale d'écrire une biographie après ma mort. La biographie d'un écrivain, une absurdité totale ! » Je sais bien que n'importe qui, demain, peut décider d'écrire ma biographie. C'est une idée effrayante ! Personne ne sait rien. Et je ne veux rien divulguer de ma vie privée...

 

Vous retrouve-t-on davantage dans la critique de l' « accablement domestique », radicale et flamboyante, et qui figure dans presque tous vos livres ?

Y.R. Ah, là oui ! La vie domestique est une tragédie. Le plus grand mensonge contemporain est là : on vous dit qu'il faut vous marier, la publicité fait l'éloge de la vie familiale heureuse et épanouie... Mais la réalité est tout autre : un enfer absolu. Qui est vraiment heureux là-dedans ? Là encore, voici une belle théorie qui ne tient pas l'épreuve du vécu. L'amour s'effondre immédiatement : dans le mariage, il n'a pas lieu d'être. Le mariage est une association éducative où tout le monde est censé trouver son compte mais qui n'a rien à voir avec l'amour. Nous avons mixé les sentiments avec la vie de famille : c'est un leurre total. Si vous avez une toute petite aspiration à une certaine respiration de l'être (et je ne parle même pas du bonheur), vous êtes obligé de transgresser ce modèle.

 

Quelle est la solution, alors ?

Y.R. Je ne sais pas.

 

Ecrire sur l'accablement domestique vous permet-il ne pas y succomber ?

Y.R. Je crois que l'écriture ne sert strictement à rien. D'une manière générale, l'écriture ne résout rien.

 

Que voulez-vous dire ?

Y.R. Vous pouvez écrire des heures : ça ne changera pas un iota à votre vie. Malheureusement, l'écriture n'est en aucun cas une thérapie. C'est simplement l'émanation d'une forme de lucidité à quoi vient s'ajouter un petit talent de plume qui permet d'exprimer cette lucidité, mais cela ne donne aucune supériorité en matière de « savoir vivre ». Ecrire sera toujours inférieur à vivre.

 

François Busnel, Lire, septembre 2005