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L'oeuvre de Sacha Guitry
Un phénomène. Un personnage exceptionnel. Un roi de Paris. Un maître incontesté du mot et de l'esprit. Tous ces termes, Sacha Guitry les a portés comme ses chapeaux à larges rebords, avec élégance et distinction, pendant le demi-siècle que dura sa canière et où il occupa sans relâche le devant de la scène. Si chacun de ces épithètes le décrivent parfaitement, tous sont incomplets. Il fut tout cela en effet, mais il fut bien plus. Car au-delà de la légende dorée du Parisien adulé, Sacha Guitry reste avant tout un acteur et un auteur français de théâtre et de cinéma d'une fécondité rarement égalée. Infatigable travailleur, il a constitué une oeuvre de quelque cent quarante pièces et d'une trentaine de films. Qui dit mieux?
Certes, toutes ne sont pas inoubliables, mais, si l'on en croit les reprises régulières de ses pièces de théâtre, les rediffusions de ses films dans les ciné-clubs ou à la télévision, ainsi que les nouvelles versions tournées par nos cinéastes actuels, la plupart de ses oeuvres sont bien vivantes. Les détracteurs de Guitry prédisant qu'il emporterait ses créations dans sa tombe peuvent baisser les yeux. Avec insolence, gentillesse et légèreté, comme à son accoutumée, Sacha Guitry s'est hissé au premier rang, celui de classique.
Comment définir son théâtre en quelques mots? Disons que l'esprit, la vivacité, la verve et la rapidité y règnent en maîtres, que le naturel et les paradoxes de la vie y côtoient la fantaisie et la liberté les plus pures. Insolentes? sûrement, mais surtout impertinentes et souvent cyniques, ses pièces sont légères, mais - qu'on ne s'y trompe pas - derrière l'humour désinvolte et les trouvailles malicieuses, affleurent une observation aigüe de la nature humaine, une lucidité, un sens profond de la vie et des réalités.
Ses thèmes d'inspiration sont nombreux, et variés. Sacha Guitry rend hommage à des hommes de science (Pasteur 1919), des musiciens (Mozart 1925), des peintres (Franz Hais 1931), des écrivains (Jean de La Fontaine 1916), s'empare de la petite histoire (Le Mot de Cambronne 1936, Le Diable boiteux 1948), taquine la psychanalyse naissante (Un monde fou 1938, Une folie 1951), brocarde l'actualité (Béranger 1920), signe des comédies musicales (L'Amour masqué 1923).
Mais ces sujets ne sont que des satellites, car la moëlle de son théâtre, la couleur majeure de sa palette, c'est l'amour. Les rapports du couple, la séduction, le désir, le plaisir, l'inconstance, l'infidélité, la jalousie, Sacha Guitry les dissèque avec la gourmandise d'un misogyne amoureux de l'amour, émaillant ses dialogues de pensées moralistes livrées directement au public comme dans "N'écoutez pas, Mesdames" (1942), l'un de ses plus grands succès, ou "Faisons un rêve" (1906) que François Truffaut, critique sévère, tenait pour une pièce "absolument parfaite".
Ce qui frappe, là aussi, c'est la grande variété des genres par lesquels Guitry traite son thème de prédilection. On trouve aussi bien des oeuvres sensibles où l'auteur laisse parler son coeur (Châteaux en Espagne 1933, La Jalousie 1915, son chef d'oeuvre, la pièce dont il disait être le plus fier) que des comédies légères (Nono 1905, Chez les Zoaques 1906, Désiré 1927) et des comédies d'intrigue où il se joue du triangle amoureux (Le Mari, la femme et l'amant 1919, Le Nouveau Testament 1934, Quadrille 1937)...
Sans oublier l'amour filial. Car Sacha Guitry, qui entretenait des rapports passionnels faits d'admiration, de tendresse et de grandes fâcheries avec son père l'immense comédien Lucien Guitry, a su parler joliment de la relation père-fils dans des comédies tendres (Tel père, Tel fils 1909, Deux couverts 1914, Mon père avait raison 1919, Deburau 1918).
Reste enfin L'illusionniste (1917) et Le Comédien (1921), deux pièces sur le théâtre où Guitry se livre si intimement et si complètement qu'elles remettent en question le classement de ses priorités. Car cet homme, pour qui la vie c'était le théâtre et dont le théâtre se nourrissait de sa vie, y parle si merveilleusement de l'art dramatique qu'il laisse entendre que, finalement, là était son vrai grand amour.
Les photos ci-dessus
" Quadrille "
avec Jacqueline Delubac, Gaby Morlay et Sacha Guitry (1937)
" Le Diable boiteux "
avec Lana Marconi et Sacha Guitry (1948 )
" Palsambleu "
avec Lana Marconi et Sacha Guitry (1953 )
" N'écoutez pas Mesdames "
avec Maria Pacôme et Fernand Gavrey (1963 )
" Debureau " avec Robert Hirsch (1980 )
" Désiré "
avec Marie-José Nat et Jean-Claude Brialy (1984 )
" N'écoutez pas Mesdames "
avec Micheline Dax, Micheline Boudet et Pierre Dux (1985 )
" L'Illusionniste "
avec Jean-Claude Brialy (1988) |