Le Malade Imaginaire

Château du Karreveld | en plein air

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Molière, le génie

 

La puissance du théâtre moliéresque tient non seulement à la qualité de sa visée - satire des manies éphémères et des hantises profondes de l'homme , mais à la nature proprement dramatique de son écriture, car Molière est avant tout homme de théâtre.

  

Dans l'élaboration progressive de sa dramaturgie, son génie éclectique recueille le meilleur de la tradition antérieure : certains types de la comédie latine, perpétuée par les auteurs du XVI siècle, quelques imbroglios de la comédie italienne, caractérisée par l'ingéniosité de ses intrigues, l'invention thématique de la comedia espagnole dont l'abondante production inspire nos créateurs tout au long du siècle, et surtout la conception du jeu théâtral de la commedia dell'arte, théâtre semi-improvisé, qui laisse une grande part au jeu gestuel de l'acteur, Molière intègre parfaitement ces divers éléments dans une perspective neuve. L'originalité majeure de son théâtre tient au fait qu'il repose essentiellement sur un élément de nature psychologique : le travers d'un héros, isolé dans son idée fixe (maladie imaginaire, avarice, dévotion, snobisme), qui devient la cause d'une perturbation et, convention oblige, l'obstacle au mariage des amoureux. Ces personnages, prisonniers de leur obsession, et grossis par nécessite, sont cependant soigneusement individualisés : ils possèdent à la fois un vice majeur et un trait secondaire. Tartuffe est, certes, hypocrite, mais également gourmand et sensuel ; Alceste, héros du Misanthrope, est excessivement rigoureux, mais amoureux d'une coquette. De sorte qu'ils jouissent tous d'une certaine ambiguïté psychologique et aussi d'une remarquable plasticité dramatique.

  

Enfin, Molière conçoit la peinture de types moraux dans une société donnée, qui possède elle-même ses propres travers, de sorte que la peinture psychologique se complète d'une satire sociale : il fustige tantôt l'attitude intéressée d'une noblesse ruinée, tantôt le pédantisme des beaux esprits, tantôt encore le matérialisme borné de certains bourgeois. Il va sans dire que, dans cette perspective, le comique qui en résulte est pour le moins sujet à caution et que le ton des pièces - pensons au Misanthrope, au Tartuffe ou à George Dandin - frise souvent le pathétique ou même le tragique. La virtuosité de l'auteur consiste d'ailleurs à faire alterner ces tons, en ramenant toujours la pièce sur le terrain comique lorsqu'elle risque de tourner au drame, et seule la loi du genre réussit à faire admettre les fins de convention sans lesquelles Tartuffe et Dom Juan seraient victorieux.

   

Une telle équivoque explique, entre autres, que l'on ait tant débattu sur la morale de Molière. La nature même du genre comique, qui se fonde toujours sur un consensus social, astreint le dramaturge à adopter la morale moyenne de la société, qui condamne les affectations et consacre l'ordre établi, comme on le voit dans George Dandin ou le Bourgeois gentilhomme. Après tout, un dramaturge n'a pas à faire bannière, par la bouche d'un " raisonneur ", de tel credo moral, mais à éclairer un problème de manière contradictoire, à exprimer les tensions qu'il suscite ; c'est à ce prix qu'une œuvre résiste au vieillissement. Ainsi, aux côtés d'Alceste, Molière crée Philinte, et, face à Dom Juan, il imagine Sganarelle. Quant à l'homme même, nous ignorons tout de ce qu'il pensait, et, s'il a pu se lier aux libertins de son temps, rien ne le montre en tout cas comme un ennemi acharné de la religion.

   

Cependant, la qualité exceptionnelle de ce théâtre ne saurait s'expliquer par son seul contenu satirique, quelle qu'en soit la nature. Molière s'est formé sur les planches et il a conscience de la nécessaire stylisation du langage qu'imposent les conditions mêmes de la représentation. Il sait d'expérience que le dialogue dramatique n'a rien de naturel ni de spontané - même s'il doit le paraître - et que le jeu comique demande de la variété et du dynamisme. C'est pourquoi on le voit veiller soigneusement à l'attaçue d'une réplique et à l'enchaînement des propos, ou encore ménager des séries de répliques parfaitement mécanisées, où ce qui se dit a bien moins d'importance que la manière dont cela se dit, car c'est la forme même de l'échange qui traduit métaphoriquement le conflit. C'est pourquoi Molière se montre également si attentif aux effets rythmiques qui sous-tendent son dialogue, à ses variations de tempo, ou encore à la distribution des répliques. En un mot, il trouve son style propre en élaborant une écriture essentiellement dramatique, qui transcende le parler individualisé de ses personnages, et qui confère à son théâtre toute son efficacité scénique.

   

Enfin, sa création théâtrale est nécessairement marquée par sa formation d'acteur et donc par l'enseignement du prestigieux Scaramouche, dont il a été l'élève. Ses dons d'acteur comique et surtout de mime ont frappé ses contemporains. " Il était tout comédien depuis les pieds jusqu'à la tête ; il semblait qu'il eût plusieurs voix ; tout parlait en lui et d'un pas, d'un sourire, d'un clin d'œil et d'un remuement de tête, il faisait concevoir plus de choses qu'un grand parleur n'aurait pu dire en une heure ", écrit Donneau de Visé. De sorte que Molière se réserve souvent non cas le premier rôle d'une pièce, mais le rôle comique : il choisit d'interpréter Arnolphe dans l'école des femmes, Orgon dans le Tartuffe, ou encore Sganarelle dans Dom Juan. D'autre part, Molière chef de troupe " invente " la mise en scène, en prenant soin d'indiquer à ses comédiens les intonations exactes et les gestes précis qu'il attend d'eux, ou en réglant les mouvements scéniques d'ensemble, comme le montre l'impromptu de Versailles.

  

Ainsi, c'est à une longue pratique et à une réflexion nrofonde sur les lois propres du genre dramatique que l'œuvre de Molière doit sa théâtralité et par là son exceptionnelle vitalité.