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Le vrai: Savinien
de Cyrano (1619-1655)
Biographie(1)
Savinien
de Cyrano a réellement existé. C'est cet homme qui avait inspiré le
personnage d'Edmond Ros-tand. Il n'est ni de Bergerac, ni affublé
d'un long nez, ni gascon ni noble. Il se nomme Savinien de Cyrano
puis il emprunte le nom de Bergerac à une terre que son père avait
possédée en vallée de Chevreuse. Malgré le handicap d'une origine
parisienne et bourgeoise, il réussit à servir dès 19 ans dans la
compagnie de Carbon de Casteljaloux, exclusivement composée de
gentilshommes nés dans cette province de Gascogne où l'intrépidité
et la faconde s'apprécient autant que le bon vin.
Savinien de Cyrano
En 1639 et 1640, il participe aux campagnes de Champagne et de
Picardie, reçoit force coups de mousquet. Mais c’est à Arras qu’il a
rendez-vous avec la mort.Une certaine nuit où l'on ne savait plus
vraiment si le ciel s'obscurcissait à cause de nuages menaçants ou
bien si la poudre et la poussière des combats créaient seules un
brouillard très dense, Cyrano apprend, coup sur coup la mort des
guerriers redoutables: un maréchal de camp, le marquis de Gesvres,
en s'avançant à l'assaut d'une muraille faite de cadavres ennemis,
avait trouvé la mort; le marquis de Pisani, qui rendait ainsi veuve
la souveraine des Précieuses, la marquise de Rambouillet; le marquis
de Breauté ; le lieutenant baron Christian de Neuvillette, jeune
homme assez fat - dont l'élégance et la beauté corporelle tournaient
la tête de toutes les jouvencelles, les écouteuses et les coquettes
plus mûres que désirables qui peuplaient les salons parisiens – qui
avait épousé Madeleine Robineau, la cousine de Cyrano.
Le lendemain, la
jeune veuve baronne de Neuvillette vient reconnaître la dépouille de
son séduisant époux faisant preuve de volonté, de courage et de
mépris de la mort. Apprenant que son cousin Cyrano fait partie des
forces assiégeant Arras, elle veut le rejoindre afin de pouvoir
évoquer son infortuné mari.Le jour même, s’engageant dans un fossé
il se heurte à quelques cavaliers qu’il prend pour un des siens. Ce
soldat aux ordres du fameux cardinal-infant lui traverse la gorge de
la pointe de son épée. C’est la fin de la carrière militaire de
Cyrano.
Rassurons-nous,
comme l'existence n'est pas concevable sans épée, il continuera
toujours à se battre pour ses amis ou contre des fâcheux. L’affaire
de la Porte de Nesle qui illustre le premier acte de la pièce de
Rostand en est une excellente illustration: son ami Lignières avait
lancé un terrible pamphlet à l’adresse du comte de Guiche et
celui-ci prépare en guise de vengeance un terrible guet-apens. Ce
n’est que grâce à l’indiscrétion d’un mousquetaire que Lignières
apprend que de Guiche a posté dans les recoins de la Tour de Nesle
on ne sait combien de mercenaires qui lui tomberont dessus au moment
où il rejoindra sa demeure. Lignières n’est pas un spécialiste du
duel, ni de l'arquebuse, et encore moins du tir ou du combat. Sa
seule solution? Supplier Cyrano de Bergerac, de le cacher dans sa
chambre. Cyrano refuse et lui promet qu’il dormira dans son lit.
Cyrano rassemble bon nombre de ses amis et des cadets de Gascogne et
se rend à la porte de Nesle. Les traîtres sont vite mis en déroute
par la troupe de Cyrano et Lignières peut rentrer en sa demeure,
laissant sur le pavé froid parisien deux morts et quelques blessés
parmi les soldats du comte.
Que
faire dès lors que sa carrière militaire prend fin? Son ami Lebret,
qui l’a accompagné toute sa vie et par qui nous connaissons tant
d’épisode de sa vie nous dit : «Le grand amour qu'il avait pour
l'étude le fit renoncer entièrement au métier de la guerre, qui veut
tout un homme et qui le rend autant ennemi des Lettres que les
Lettres le font ami de la paix.»
Henri Lebret
l’ami de toujours de Cyrano
Grand lecteur,
poète et ami des Lettres, Cyrano se consacrera désormais à l'étude
auprès de maîtres qu'il va se choisir parmi les esprits libres de
l'époque, ceux qu'on appelle les libertins érudits.
Grâce à son ami Chapelle qui est l'élève de Gassendi, Cyrano suit
peut-être l'enseignement du philosophe. Il se familiarise en même
temps avec la pensée de Descartes auquel s'oppose très courtoisement
Gassendi; avec celle de son ami le physicien Jacques Rohault,
disciple de Descartes, qui lui restera fidèle jusqu'à sa mort; et
celle de l'abbé de Marolles, traducteur de Lucrèce.
Dans les années 40,
il semble que Cyrano, farouchement indépendant d'esprit, vive assez
misérablement et refuse de se mettre au service d'un protecteur. Ce
qui ne l'empêche pas de continuer à étudier et à écrire.
En 1643, il ne
manque pas de se faire remarquer à l’Hôtel de Bourgogne où hurlait
alors en croyant déclamer, un comédien devenu le plus célèbre de
l’époque, originaire d'une famille israélite, Zacharie Jacob qui
s’était donné lui-même très jeune le pseudonyme de «Montfleury».
L’homme jouissant de hautes protections, avait été nommé comédien du
roi. Les proportions de ce monstre couronné étaient
impressionnantes : tellement gros que pour paraître en scène il
avait du se faire confectionner par un maître chirurgien un grand
cercle de fer afin de soutenir son ventre.Un soir où, plus qu'à
l'accoutumée, ce vaste tonneau se permet de brocarder Cyrano. Cyrano
réplique immédiatement et lui ordonne de disparaître à l'instant de
la scène trop légère pour son poids et de cette assemblée trop flne
pour écouter les hurlements qui déshonorent l'art de la diction. La
salle se divise immédiatement en deux camps. Cyrano doit supporter
les huées, saluer à des applaudissements, se découvrir menacé par la
maréchaussée discrètement essaimée sur les bas-côtés de la salle.
Quand Monfleury ose à nouveau montrer discrètement sa tête derrière
un immense rideau cachant juste son abdomen, Cyrano le menace à
nouveau et lui intime l’ordre de ne plus paraître sur scène durant
un mois! L'honorable public de l'Hôtel de Bourgogne pousse
maintenant de véritables hurlements. Invectives contre Cyrano,
encouragements des uns, menaces des autres. Mais ce n’est pas finit.
Cyrano, l'épée levée, monte sur la scène et menace Montfleury et
malgré le poids considérable de sa graisse, cette véritable tonne de
prétention trouve le moyen de disparaître.Ne pouvant se calmer,
Cyrano lui écrit une lettre qui fut reprise par une gazette du
temps. En voici quelques fragments:
Enfin, gros homme, mes prunelles ont achevé en vous de grands
voyages et le jour que vous éboulâtes corporellement jusqu'à moi;
j'eus le temps de parcourir votre hémisphère, ou, pour parler plus
véritablement d'en découvrir quelques cantons! Mais comme je ne suis
pas tout seul les yeux de tout le monde, permettez que je donne
votre portrait à la postérité qui, un jour sera bien aise de savoir
comment vous étiez fait. On saura donc en premier lieu, que la
Nature qui vous ficha une tête sur la poitrine ne voulut pas
expressément y mettre de col (…); que vous avez les épaules si fort
au-dessus de la face, que vous semblez un Saint-Denis portant son
chef entre ses mains. Encore je ne dis que la moitié de ce que je
vois, car si je descends mes regards jusqu’à votre bedaine... je
m'imagine voir... Sainte Ursule qui emporte les onze mille vierges
enveloppées dans son manteau ou le cheval de Troie farci de quarante
mille hommes. (…) Eh bien, qu'en dites-vous, ce portrait est-il
ressemblant?
En 1645, l'Illustre
Théâtre représente le Pédant joué, une comédie satirique où Cyrano
étrille avec une verve féroce Grangier, prototype du docteur
d'université pédant et à l'esprit étroit, dont s'inspirera Molière
dans Les Fourberies de Scapin en empruntant à Cyrano son célèbre :
«Qu'allait-il faire dans cette galère?» A la même époque, Gassendi
inaugure ses cours d'astronomie au Collège royal. Il n'est pas
impossible que Molière et Cyrano se soient rencontrés à ces cours.
A la même époque,
sa sœur Catherine prend le voile au couvent et renonce au monde. Il
ressent une terrible impression d’escroquerie La cérémonie semble ne
jamais se terminer, mais il arrive, pour une fois, à cacher sa
réprobation. Son regard découvre au premier rang, où se tiennent les
« hautes » âmes officielles du couvent, la silhouette effacée,
transformée de sa cousine Madeleine Robineau, veuve du défunt baron
Christian de Neuvillette, tué au fameux siège d'Arras où il avait
bien cru lui-même sa dernière heure venue.Il avait à plusieurs
reprises entendu dire que depuis le décès du charmant Neuvillette,
sa cousine - après avoir «brigué» et obtenu un rang de première
importance dans celui des Précieuses et brillé comme l'un des
meilleurs ornements de la Chambre bleue de la marquise de
Rambouillet - s'effaçait dans le renoncement et la prière. Mais il
est maintenant sidéré devant la totale métamorphose de l'exquise
coquette en une quelconque pauvresse aggravée de laideur!

Magdelaine Robineau
cousine de Cyrano
veuve du baron de Neuvillette
Vêtue misérablement, alors qu'elle affichait autrefois un luxe de
colliers, de fanfreluches et de rares dentelles, Madeleine, les
genoux pliés sur le carrelage de la chapelle, la tête cachée dans
ses mains, peut à peine être reconnue.
Mais la pire
transformation, c’est son visage. Etait-ce un effet des châtiments
célestes, qu'après avoir orné les plus beaux salons de Paris et même
les festivités de la Cour et révélé devant notre bon roi une face
radieuse de fraîcheur et de beauté, Roxane soit aussi repoussante
que la fée Carabosse? Son menton, plusieurs fois célébré dans les
louanges des poètes s'était recouvert de poils!
De 1648 à 1652 prend place la période de révoltes et de troubles
intérieurs que l’on appelle la Fronde. Cette période est aussi celle
pendant laquelle Cyrano compose la plus grande partie de ses Voyages
imaginaires dans la Lune et le Soleil et une Histoire de l'étincelle
qu'on ne retrouvera jamais. En 1649, il publie une terrible
satyre Le Ministre d'Etat flambé où Cyrano pourfend en octosyllabes
burlesques la personne et les mœurs de Mazarin et dénonce la misère
du petit peuple de Paris et du Pont-Neuf :
Vos
clergeons par vous caressés,
Vous ont tenu lieu de coquette,
 cent pages intéressés
Que vos confidences ont dressé,
Vous avez conté des sornettes,
Et vous ne les avez laissés
Ni moins pures, ni grégues nettes.
Vous n 'avez jamais eu chez vous
Que gens indignes de louanges;
Vos pages sont de jeunes fous,
Vos estafiers, de vrais filous;
Votre Suisse, une bête étrange,
Vos confesseurs, des loups-garous;
Et le Diable, votre bon ange.
Ce qui ne
l'empêchera pas, deux ans plus tard, de prendre le parti de Mazarin
dans sa Lettre contre les frondeurs :
Car enfin n'est-il pas contre l'ordre de la nature qu'un batelier ou
un crocheteur soient en puissance de condamner un général d'Armée et
que la vie d'un plus grand personnage soit à la discrétion des
poumons du plus sot qui, à perte d'haleine demandera qu'il meure.
Mais grâce à Dieu nous sommes éloignés d'un tel chaos : on se couche
déjà pour dire le Cardinal sous Monseigneur, et chacun commence à se
persuader qu'il est malaisé de parler comme les marauds et de n'en
pas être.
Dans un sonnet du
poète Royer de Prades, on trouve une première allusion à L'Autre
Monde ou Les Etats et Empires de la Lune dont Cyrano avait
communiqué le manuscrit au poète et qui circule apparemment sous le
manteau. Il s’agit d’une fiction fortement teintée de poésie, de
loufoquerie, de sexe, dont la modernité ne s’est jamais démentie et
que les surréalistes ont remis au goût du jour et qui en fera à tout
jamais l’ennemi absolu de l’Eglise et de la monarchie.En 1650,
l’année de la mort de Descartes, commence à circuler Les Etats et
Empires du Soleil, suite du Voyage dans la Lune et le livre s'achève
avec l'arrivée de l'âme de Descartes au pays des Philosophes et sa
rencontre avec le philosophe italien Tomaso Campanella. Jusque-là
farouchement indépendant, mais peut-être lassé par une situation
très précaire, Cyrano entre en 1652 au service du duc d'Arpajon.
L’année suivante,
Cyrano, qui s'est fait une réputation d'impie publie sa tragédie La
Mort d'Agrippine. Attardons-nous un peu sur la première
représentation de cette pièce. Lorsque le rideau se lève sur la
tragédie, le public s'attend à entendre les acteurs débiter des
blasphèmes. Derrière les derniers arrivants et quelques belles qui
s'éventent, on peut apercevoir tout un rang de spectateurs dont la
mise et la mine indiquent que l'on avait dû leur promettre bien des
pistoles pour mettre du désordre et abîmer ainsi la soirée.Pendant
les trois premiers actes, étonnement, à chaque sortie des grands
rôles, le succès monte. Les applaudissements augmentent. La troupe
royale entoure en coulisse l’auteur Cyrano avec des sourires
d'admiration... Il peut espérer enfin se mesurer avec tous les
auteurs dont certains jusqu'ici le toisaient.A certains passages
assez scabreux où Séjanus ose nier l'existence de Dieu, il s’attend
cependant à ce que des protestations s'élèvent.
Ces
dieux que l'homme a faits et qui n'ont point fait l'homme
Des plus fermes États ce fantasque soutien
Va, va Terentius, qui les craint, ne craint rien.
Mais c’est au
quatrième acte que tout va mal tourner, lorsque Séjanus se montre
certain que Tibère, par son ordre, va périr et s'écrie : «Frappons,
voilà l'hostie... ». La salle entière se lève et hurle. Les hommes
secouent leurs perruques et les femmes sont plus turbulentes que des
vendeuses de sardines aux coins des marchés. La salle n’est plus
qu'un affreux concert de malédictions, d'opprobres pour un misérable
auteur qui avait osé attaquer la religion.
Le complot des
Jésuite avait totalement réussi. On peut entendre au milieu des cris
de protestation : «C'est un athée que ce Cyrano. Il faut l'empêcher
de sévir. Il ose brocarder le saint-Sacrement... » Et chacun de se
précipiter avec des gestes de tueur vers le rideau qui est vite
baissé. Mais des spectateurs essayent de se faufiler derrière le
tissu rouge pour trucider les comédiens et surtout l’auteur. Le
scandale oblige l'Hôtel de Bourgogne à interrompre la représentation
et, dès le jour suivant, elles sont interdites - sans espoir de
concession – par un ordre royal. La pièce interdite, tout le Paris
des Précieux et celui des curieux veut connaître cette tragédie et
l'on s'arrache tous les exemplaires de son œuvre.

Si La Mort
d'Agrippine fer-mait le théâtre, elle faisait s'engouffrer
dans les salons du sieur de Sercy[2] une foule avide de lire, pour
avoir le prétexte de crier son opinion. Cette bousculade vaut à
l'éditeur de vraiment s'enrichir. Toutefois, le duc d'Arpajon
comprend lui que ses dépenses peu raison-nables pour se mettre en
avant des Lettres de France en protégeant Cyrano, devenaient sinon
inutiles, en tout cas hors de saison. Cyrano sera bientôt obligé de
quitter le duc d’Arpajon.
Le duc
d’Arpajon
protecteur de Cyrano
En 1654, Cyrano est
victime d'un mystérieux accident qui le diminue considérablement.
Une nuit en rentrant chez lui, il reçoit une poutre sur la tête et
n'arrive pas à se remettre de ce choc. Il quitte le service de son
protecteur et se réfugie chez son cousin, à la campagne, près de
Paris. Après quatorze mois de maladie, Cyrano meurt le 28 juillet
1655, entouré de ses proches et de son ami Lebret, tous très pieux
et qui tiennent beaucoup à souligner la mort très chrétienne et
repentante de celui qui fut un des deniers – sinon le dernier -
libre penseur du XVIIème siècle. Ce n’est que de manière posthume et
par les soins de son ami Lebret, que paraît Les États et Empires de
la Lune dans une version légèrement expurgée de ses passages impies.
Plus tard, on trouvera deux manuscrits de ce texte, celui de Paris
et celui de Munich.De même, en 1662, par les soins de son ami, le
physicien Jacques Rohault, Etats et Empires du Soleil paraît chez
l'éditeur Charles de Sercy, dont on n'a retrouvé aucun manuscrit.
Son oeuvre majeure: "Les Etats et Empires de la Lune"
L’œuvre majeure Cyrano de Bergerac est sans conteste Les Etats
et Empires de la Lune. Ce texte a été écrit à une époque où
la science et les intellectuels se passionnaient pour la découverte
du cosmos. La révolution copernicienne avait à peine un siècle, et
Képler et Galilée, contemporains de Cyrano, venaient de confirmer
les thèses de Copernic. De plus, plusieurs inventions optiques
permirent d'observer les astres de plus près.
Mais
c’était surtout un moyen de critiquer ce qu’était la société
française de son époque. Voyons plutôt …Dans le seul but de prouver
ses dires - à savoir que la Lune était habitée - Cyrano s’engage
dans un voyage aventureux pour la Lune. Il imagine six moyens
pouvant le transporter dans cet astre – moyens que l’on retrouve
décrits dans l’acte III du Cyrano de Rostand, qui en invente
lui-même un septième. Il se fait finalement emporter dans les airs
par des fioles de rosée attachées à sa ceinture et attirées par la
chaleur du Soleil levant.
Cyrano part pour la Lune
Lorsque Cyrano de
Bergerac arrive sur la Lune, on le prend pour un singe, et il
déclenche de telles controverses que la population se partage en
deux camps, les anti- et les pro-Cyrano. Heureusement, un habitant,
qui se dit le fantôme de Socrate, prend sa défense, et notre
voyageur peut observer tout à loisir cet autre monde.
Sur la Lune, il
découvre un autre univers et d'autres manières de vivre. Les villes
sont soit sédentaires soit mobiles. Les premières sont faites de
maisons traversées verticalement par des vis géantes, qui permettent
de tourner l'édifice sur lui-même, de l'élever ou de l'enfoncer dans
le sol selon les saisons. Dans les deuxièmes, les maisons sont sur
des roues et se déplaçaient grâce à des voiles gonflées par des
soufflets. On s'éclaire à l'aide de vers luisants ou de «flambeaux
incombustibles», des rayons de Soleil «purgés de leur chaleur ».
Grâce à une arme spéciale, les alouettes tombent toutes rôties dans
votre assiette.
Dans le domaine
social , les habitants de la Lune n'ont rien à envier aux Terriens.
Ainsi, quand il s'agit de faire la guerre, on choisit un nombre égal
d'hommes semblables dans chaque camp. Après la bataille, on compte
les blessés, les morts et les prisonniers; et si les pertes sont
égales, on tire le vainqueur à la courte paille. Sur la Lune, les
vieillards, lorsqu'ils sentent leur esprit se «ramollir», se
suicident avec l'aide de leurs amis réunis lors d'un dernier
banquet.
«Je
n'eus pas achevé d'arpenter la rue qui tombe en face de notre maison
que je rencontrai à l'autre bout une troupe assez nombreuse de
personnes tristes. Quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules
une espèce de cercueil enveloppé de noir. Je demandai à un
spectateur ce que signifiait ce convoi semblable aux pompes funèbres
de mon pays. Il me répondit que ce méchant et désigné du peuple par
une chiquenaude sur le genou droit[3], qui avait été convaincu
d'envie et d'ingratitude, était décédé d'hier, et que le Parlement
l'avait condamné, il y avait plus de vingt ans, à mourir de mort
naturelle et dans son lit et puis d'être enterré après sa mort.
Je me pris à rire de cette réponse et lui m'interrogeant pourquoi, «
Vous m'étonnez, lui répliquai-je, de dire que ce qui est une marque
de bénédiction dans notre monde, comme une longue vie, une mort
paisible, une sépulture pompeuse, serve en celui-ci de châtiment
exemplaire. »
«Quoi! vous prenez la sépulture pour une marque de bénédiction, me
repartit cet homme, hé! si vous êtes sincère', pouvez-vous concevoir
quelque chose de plus épouvantable qu'un cadavre marchant sur les
vers dont il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les
joues, enfin, la peste revêtue du corps d'un homme ? Bon Dieu ! la
seule idée d'avoir, quoique mort, le visage embarrassé d'un drap et
sur la bouche une pique de terre[4] me donne de la peine à respirer
! Ce misérable que vous voyez porté, outre l'infamie d'être jeté
dans une fosse, à être condamné à être assisté dans son convoi de
cent cinquante de ses amis et, auxquels il est ordonné, en punition
d'avoir aimé un envieux et un ingrat, de paraître à ses funérailles
avec le visage triste. Et, sans que les juges en ont eu pitié,
imputant en partie des crimes à son peu d'esprit[5], ils leur
auraient ordonné d'y pleurer.
«Hormis les criminels, tout le monde est brûlé. Aussi est-ce une
coutume très décente et très raisonnable, car nous croyons que le
feu ayant séparé le pur et l'impur et de sa chaleur rassemblé par
sympathie cette chaleur naturelle qui faisait l'âme, il lui donne la
force de s'élever toujours en montant jusqu'à quelque astre, la
terre de certains peuples plus immatériels que nous, plus
intellectuels, parce que leur tempérament doit correspondre et
participer à la pureté du globe qu'ils habitent, et que cette flamme
radicale, s'étant encore rectifiée par la subtilité des éléments de
ce monde-là, elle vient à composer un des habitants de ce pays
enflammé.»
Cyrano de
Bergerac. «Les Etats et Empires de la Lune.»
On
l'aura compris, ces Histoires, dans l'esprit de l'Utopie de Thomas
More, mêlent aventures et philo-sophie, poésie et satire. Par son
imagination délirante, Cyrano se fait visionnaire, tout en se
moquant de l'homme qui se croit le centre et le maître de l'uni-vers,
alors que sa planète est toute petite, comme son esprit. Rappelons
que ce li-vre fut publié sous le règne de Louis XIV qui a mis en
place la monarchie absolue de droit divin!
Savinien de Cyrano de Bergerac
Estampe – Musée Carnavalet
Toujours dans
Les Etats et Empires de la Lune, Cyrano raconte
l'étonnante histoire des enfants castrés pour n'avoir pas le nez
assez long. Voilà qui, si besoin était, établit le lien symbolique
entre l'appendice nasal et le sexe.
Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi
tout le monde en ce pays a le nez grand, apprenez qu'aussitôt qu'une
femme est accouchée, la matrone porte l'enfant au prieur du
séminaire; et justement au bout de l'an les experts étant assemblés,
si son nez est trouvé plus court qu'une certaine mesure que tient le
syndic, il est censé camus, et mis entre les mains des prêtres qui
le châtrent. Vous me demanderez possible la cause de cette barbarie
: comment se peut-il faire que nous, chez qui la virginité est un
crime, établissions des continents par force ? Sachez que nous le
faisons après avoir observé depuis trente siècles qu'un grand nez
est à la porte de chez nous une enseigne qui dit: «Céans loge un
homme spirituel, prudent, courtois, affable, généreux et libéral»,
et qu'un petit est le bouchon des vices opposés. C'est pourquoi des
camus on bâtit les eunuques, parce que la République aime mieux
n'avoir point d'enfants d'eux que d'en avoir de semblables à eux.
Cyrano de
Bergerac. «Les Etats et Empires de la Lune.»
[1] D’après «Cyrano de Bergerac
– Illustre mais inconnu» de Paul Mourousy.
[2] Cf. l’éditeur cité dans la tirade des «Non merci !» de la pièce
de Rostand.
[3] Manière utilisée par le peuple lunaire pour exprimer sa
réprobation.
[4] La hauteur de pierre correspondant à la dimension d’une pique.
[5] Les juges ne lui ont pas reconnu de circonstances atténuantes du
manque d’intelligence.
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