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Entre
préciosité et burlesque
Pendant très longtemps, on a fort mal considéré les écrivains de la
première moitié du XVIIème siècle qui restent étrangers à
l'élaboration de l'idéal classique. On avait tendance à les traiter
avec quelque mépris et à trouver qu'ils avaient manqué de goût. Au
XXème siècle, on a dégagé certains traits d'une esthétique commune
chez ces indépendants, aussi divers soient-ils. On en est venu ainsi
à étendre à la littérature la notion de baroque, réservée jusque-là
à l'architecture et aux arts plastiques.
Mais qu’est le «baroque» en littérature? Ce mouvement n'est pas aisé
à définir, sinon par opposition au classicisme. On peut dire que le
baroque se caractérise par une exubérance de l'imagination et du
style formant un contraste frappant avec la raison et la stricte
ordonnance classiques. Le baroque, c'est l'effervescence du lyrisme
libre, des images brillantes, parfois recherchées, le triomphe du
contraste entre une pensée subtile et des notations violemment
réalistes.
Les
études actuelles sur l'esthétique baroque nous permettent de mieux
comprendre l’œuvre de Malherbe, la tragi-comédie et les débuts de
Corneille.
Deux «sous-mouvements» du goût baroque nous intéressent
particulièrement dans le cadre de la pièce Cyrano de Bergerac de
Rostand: la préciosité et le burlesque. Ce sont des pointes extrêmes
ou même des déformations du baroque.
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La préciosité
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Les salons |
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La vie
mondaine |
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Distinction
dans les manières |
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Distinction
dans les sentiments |
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Distinction de
l'esprit |
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La préciosité
ridicule |
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Le burlesque |
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Burlesque,
préciosité, lyrisme, héroïco-comique, dans le Cyrano de Rostand
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La préciosité
Déjà durant tout le
XVIème siècle, sous les règnes de François Ier et d’Henri II, la vie
mondaine s'était organisée en France de manière très brillante. Les
guerres de religion l'avaient interrompue. A la cour de Henri IV on
parlait tous les patois, et l'exemple du roi autorisait toutes les
licences. L’épisode de Cyrano interrompant Montfleury est assez
caractéristique de cet état de fait. Bientôt ,la paix et la
prospérité revenues devaient rendre plus choquantes ces manières
soldatesques. Dès 1608, la marquise de Rambouillet, donnant
l'exemple, se retira dans son hôtel et y reçut ses amis. On l'imita
et de ce jour, il y eut un «monde» soucieux de fuir toutes les
formes de vulgarité.
Les salons
Durant la première moitié du XVIIème siècle, avant que Louis XIV ait
groupé autour de lui à la cour toute l’aristocratie de la nation,
c’est chez des particuliers que le «monde» tient ses réunions, dans
ce que l’on appelle les salons.
Pendant une
cinquantaine d’années, de 1610 à 1660 environ, le rendez-vous le
plus brillant fut l’Hôtel de Rambouillet. Catherine de Vivonne,
italienne naturalisée, avait épousé en 1600 Charles d'Angennes,
futur marquis de Rambouillet, et lui donna sept enfants. De santé
précaire, ne pouvant supporter les fatigues de la cour, elle attire
chez elle une société choisie et s'efforce de retrouver la vie
brillante qu'elle a connue en Italie. Vers 1604, elle a fait
construire, rue Saint-Thomas-du-Louvre, l'Hôtel de Rambouillet, dont
elle a fourni les plans et dont les vastes pièces en enfilade
émerveillent ses hôtes. Elle reçoit ses intimes dans la célèbre
Chambre bleue, assistée de ses deux filles. Belle, vertueuse sans
être prude, cultivée sans être pédante, «l'incomparable Arthénice»
(anagramme de Catherine est de Malherbe) sut faire de son salon le
centre du bon goût et de la bienséance.
On y retrouve Mlle
Paulet que sa chevelure ardente a fait surnommer la lionne et dont
on aime entendre la voix superbe; Mlle de Coligny; Mlle de Bourbon
qui sera duchesse de Longueville; la marquise de Sablé; Mlle de
Scudéry; sur la fin, Mme de Sévigné et Mme de la Fayette. «L'âme du
rond» - comprenons l’âme de cette petite société - c'est l'ingénieux
poète Voiture. Il évolue avec aisance au milieu des grands seigneurs
tels que Richelieu, encore évêque de Luçon, Condé, le prince de
Marcillac, le duc de Montausier, et il conduit le choeur des poètes:
Malherbe et son disciple Racan, Gombaud, Sarrazin, Godeau, qu'on
appelle, à cause de sa petitesse, le nain de Julie, Benserade,
Chapelain, Mairet, etc. Quelquefois Corneille, Rotrou, Scarron,
Balzac font une apparition. Les contemporains sont unanimes à
reconnaître la délicatesse et le bon goût qui régnaient à l'Hôtel.
Souvenez-vous de ces
cabinets que l'on regarde encore avec tant de vénération, où
l'esprit se purifiait, où la vertu était vénérée sous le nom de
l'incomparable Arthénice, où se rendaient tant de personnes de
qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse
sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie
sans affectation.
Fléchier, «Oraison funèbre de
Mme de Montausier»
La Fronde dispersa
les habitués de l'Hôtel de Rambouillet, et, quand l’agitation cessa
et qu’ils auraient pu s'y retrouver, la marquise dut cesser ses
réceptions. Mme de Scudéry lui succéda, et devint «l'illustre
Sapho». C'est vers 1650, que «l'illustre Sapho» se mit à recevoir à
son tour rue de Beauce, dans le quartier du Marais. Mais, à part
Montausier et Mme de Sablé qui viennent quelquefois, elle n'a pas
comme la marquise la visite de grands seigneurs. Chez elle les
bourgeoises dominent, avec les gens de lettres, Chapelain, Sarrazin,
le savant Ménage, Conrart, Pellisson surtout, l'ami intime de la
maison.
Sapho s'est
défendue de toute pédanterie :
Je veux bien qu'on puisse dire d'une
personne de mon sexe... qu'elle a l'esprit fort éclairé... mais je
ne veux pas qu'on puisse dire d'elle : C'est une femme savante.
«Le Grand Cyrus» dernière
partie, ch. I
Pourtant la
conversation chez elle n'a pas l'allure aisée qui distinguait celle
de l'Hôtel de Rambouillet : il n'y a pas assez de gens du monde pour
balancer l’influence des professionnels de l'esprit. Il y a souvent
un programme arrêté, d'avance ; quelquefois toute une journée se
passe à composer des madrigaux, ou à raffiner sur les sentiments: ce
n'est pas en vain que la maîtresse de maison, auteur elle-même comme
son frère, se vante de savoir «si bien faire l'anatomie d'un cœur
amoureux».
Il y avait en même
temps à Paris nombre de salons renommés, les uns réservés à la haute
aristocratie, comme celui de Mme de Sablé et d'autres plus bourgeois
comme celui de Mme Scarron, la future Mme de Maintenon.
Mais à l'imitation
de ces grands salons, de 1650 à 1660 environ, s'ouvrent à Paris,
puis en province, notamment à Lyon, une foule d'alcôves, de ruelles
bourgeoises, où l'on se pique de belles manières et d'esprit. On
singe le grand monde. Pour être sûr d'être assez à la mode, on
exagère et l'on tombe fatalement dans l'extravagance, le jargon, la
subtilité. La «précieuse» devient un type ridicule tout indiqué pour
Molière. C'est la fin des «Salons» au XVIIème siècle. Désormais,
seule, la cour comptera.
La vie mondaine
Par certains côtés, le «monde» de tous les temps se ressemble. Celui
du début du XVIIème siècle a pourtant une physionomie très
particulière.
Les dames qui
veulent recevoir prennent un jour: la Marquise de Rambouillet le
mardi, Mme de Scudéry le samedi. Mais dans leurs hôtels, le salon
proprement dit est en général une salle immense où la causerie
intime serait trop dépaysée. Aussi reçoivent-elles dans leur chambre
à coucher. Voilà pourquoi on ne dit jamais salon, mais chambre,
alcôve, réduit, ruelle pour désigner ces réunions. La maîtresse de
maison est assise et, souvent, étendue sur son lit; ses visiteurs se
groupent autour d'elle sur des fauteuils, des chaises, des pliants,
selon leur qualité. Si l'on manque de sièges, les hommes s'assoyent
par terre sur leurs manteaux, aux pieds des dames. La «Chambre
bleue» d'Arthénice était célèbre, d'abord à cause de sa couleur qui
était une nouveauté pour l'époque, et aussi à cause du goût original
de sa disposition :
Tout est magnifique chez elle, et même particulier : les lampes y
sont différentes des autres lieux; ses cabinets sont pleins de mille
raretés qui font voir le jugement de celle qui les a choisies; l'air
est toujours parfumé dans son palais; diverses corbeilles
magnifiques, pleines de lettres, font un printemps continuel dans sa
chambre.
Mlle de Scudéry, «Le
Grand Cyrus», VIIème partie; livre I
Les divertissements
ne manquaient pas aux hôtes de la marquise. Surtout tant que les
jeunes gens furent en majorité. On écoutait chanter Mlle Paulet, on
se jouait des farces les uns aux autres, on faisait une partie de
campagne, … Toutefois le plaisir le plus constant et le plus délicat
était celui de la conversation. La Grande Mademoiselle l'estimait
«le plus grand plaisir de la vie et presque le seul.» Tout était
naturellement matière à entretien : petites nouvelles, faits du
jour, pièces et livres récents, questions grammaticales. 0n savait
parler légèrement des choses sérieuses et sérieusement des choses
légères.
Cependant chaque
salon paraît avoir eu ses préférences: à l'Hôtel de Rambouillet les
Lettres étaient la grande, occupation avec le théâtre; on lisait
solennellement les lettres de Balzac quand elles arrivaient; Voiture
communiquait les siennes avant de les envoyer, Mairet donna la
primeur de sa Sophonisbe; Corneille lut la plupart de ses pièces, du
Cid à Rodogune. Bossuet, à l'âge de seize ans, y improvisa même un
soir un sermon, ce qui fit dire à Voiture qu'il n'avait jamais
entendu prêcher ni si tôt, ni si tard. Chez Mlle de Scudéry, on
aimait le jeu des Portraits : ils sont répandus en foule dans ses
romans, et l’on confectionna la Carte du Tendre, introduite dans La
Clélie.
Mme de Sablé et ses amis préférèrent les Maximes, improvisées
parfois, souvent préparées d'une réunion à l'autre sur un sujet
donné. Partout les petits sers étaient très en honneur. C'est ainsi
que pour la fête de Julie d'Angennes en 1641, à l'instigation de M.
de Montausier, les habitués de l'Hôtel de Rambouillet composèrent,
sous le nom des différentes fleurs, des poésies qu'on lui offrit en
un recueil intitulé La Guirlande de Julie. En voici un exemple :
La
Violette (Madrigal)
Franche d'ambition je me cache sous l'herbe,
Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour;
Mais si sur votre front je me puis voir un jour,
La plus humble des fleurs sera la plus superbe.
Desmarets
Ce que l’on appelle
la préciosité, c’est en fait les caractères originaux de cette vie
mondaine. Elle a été une recherche de la distinction sous toutes ses
formes.
Distinction dans les manières
Le costume. La première c'est
l'élégance de l'ajustement : gants, plumes, parfums, dentelles, tout
doit être de la bonne marque ou du bon faiseur. Bientôt on
exagérera, on aura tendance à se singulariser; les costumes des
marquis seront extravagants:
L'honnêteté. Mais il faut
surtout savoir se tenir et se faire estimer dans le monde. N'ignorer
aucune des régies de la politesse, être un causeur spirituel et
instruit sans pédanterie, laisser à la porte tout ce qui nous
constituerait une personnalité trop marquée, et par-dessus tout être
un homme honnête.
C'est l'idéal qui
se forme alors dans les salons et que le chevalier de Méré définit
ainsi:
Il y a certains défauts dont
l'honnêteté me semble toujours exempte… comme l’injus-tice, la
vanité, l’avarice, l’ingratitude, la bassesse, le mauvais goût; ne
pas être épuré, l'air grossier et peu noble, l'air qui sent le
Palais, la bourgeoisie, la province et les affaires... dire des
choses trop communes, des équivoques, des quolibets, et tout ce qui
vient d'un esprit mal fait, estimer plus la fortune que le mérite,
se vouloir mettre en honneur par de faux moyens et de lâches
flatteries... prendre mal son temps ou ses mesures, être dupe...
être sujet à s'encanailler... souffrir sans ressentiment l'injustice
et les avanies, n'en pas garantir les faibles quand on peut, et se
mettre toujours du parti des plus forts, mais principalement n'avoir
pas ce je ne sais quoi de noble et d'exquis qui élève un honnête
homme au-dessus d'un autre honnête homme.
Méré. «Lettre à Mme
la duchesse de Lesdiguières»
Distinction dans les sentiments
Les lignes précédentes montrent bien quelle délicatesse de cœur on
exigeait alors. On était plus rigoureux encore en amour. Pour
l'homme, constance inébranlable, soumission absolue à sa maîtresse;
pour la femme, pudeur, courroux, longue résistance, c'est le code de
la galanterie. C'est ainsi que M. de Montausier attendit treize ans
la main de Julie d'Angennes.
Distinction de l'esprit
Au fond, la grande affaire, c'est de se montrer spirituel. On aime
les discussions littéraires où il est aisé de faire valoir son
esprit. Il faut être au courant des dernières productions et il a
n’est pas malséant de pouvoir montrer des vers de sa façon. Il faut
avoir un style exempt de toute vulgarité. Les précieux ont inventé
l'expression de «châtier son style», et à l’origine, c'était chez
eux le désir très légitime de se distinguer de la cour gasconne par
la pureté de leur diction. Mais de la pureté au purisme et à la
recherche, il n'y avait qu'un pas, qu'on franchit vite.
Les précieuses
prirent en affection les expressions exagérées: furieusement,
épouvantablement, terriblement ; je suis si surprise de cela que les
bras m’en tombent. Elles utilisent également bon nombre de
périphrases: pour la chandelle, elles disent «le supplément du
soleil»; pour chemise, «la compagne perpétuelle des morts et des
vivants»; pour les joues, «les trônes de la pudeur»; pour la lune:
«le flambeau du silence», .… Elles font également bon usage des
comparaisons et de métaphores prolongées, …
La préciosité ridicule
Il y a eu, à la fin de la période baroque et au début du
classicisme, une préciosité ridicule. Dire «ma commune, allez quérir
mon zéphyr dans mon précieux» au lieu de «ma suivante, allez quérir
mon éventail dans mon cabinet» est un jargon inacceptable. Que dire
d'une déclaration d'amour de ce genre : «Les escopettes de votre
beauté brûlent assez le pourpoint de mon âme, sans que le canon de
votre rigueur brise les os de mes prétentions»? Mais on ferait tort
à la préciosité en la confondant totalement avec les excès
ridiculisés par Molière et Boileau.
D’ailleurs,
historiquement, ce serait un préjugé que de croire que le
classicisme, champion de la raison et de la règle, a supplanté
l'extravagance précieuse. En réalité, le courant précieux reste très
vivace dans la seconde moitié du siècle: à côté des grands genres où
s'impose le goût classique subsistent les petits genres mondains où
règne l'esprit précieux. Le public à qui s'adressent nos classiques
fréquente encore les salons, et l'influence de la préciosité est
sensible dans la langue de Corneille, Racine et La Fontaine.
Si Molière et
Boileau ont attaqué et méprisé les précieux, ils n'ont pas vu qu'à
l’origine ceux-ci avaient ouvert la voie à la psychologie classique.
Les salons ont combattu le pédantisme, adouci les mœurs, favorisé la
bienséance et contribué à créer l'idéal de «l'honnête homme»; par
leur goût de l'analyse nuancée et de la peinture de l'amour, les
précieux ont orienté le public et les auteurs vers une littérature
essentiellement psychologique; ils ont eu le culte de la perfection
formelle, et la langue classique leur doit en partie sa précision et
sa pureté.
Le Burlesque
Dès le début du
XVIIème siècle, l'opposition à l'esprit précieux apparaît dans des
œuvres d'inspiration bourgeoise et populaire, de tradition
rabelaisienne. Charles Sorel évoque dans l'Histoire comique de
Francion (1622) des aventures grossières et bouffonnes dans des
milieux louches de débauchés et de voleurs. Dans Le Berger
extravagant (1627), il s'amuse à parodier les romans romanesques.
Le burlesque est
une sorte de préciosité «retournée» par parti pris de vulgarité,
s'accompagne parfois chez Scarron d'un étonnant réalisme; chez
Cyrano de Bergerac, au contraire, il se double de fantaisie.
On peut dire que le burlesque est une réaction anti-précieuse qui
s'exprime par un réalisme qui tend à la peinture exacte de la vie.
Le burlesque le
plus connu est sans nulle doute Paul Scaron (1610-1660), né à Paris,
qui fut attaché à l'évêque du Mans, ce qui ne l'empêcha pas de mener
une joyeuse vie dans les milieux libertins. Atteint de rhumatismes,
bossu et impotent, il cherche une revanche dans la littérature
burlesque où triomphe sa verve drue et malicieuse. il publie
notamment Le Typhon (1644), des comédies et des farces Mme de
Maintenon, qui deviendra la femme de Louis XIV.
Burlesque, préciosité, Lyrisme,
héroïco-comique, ...
... dans le Cyrano de Rostand
Cyrano est d'abord
une voix.., et quelle voix! Puisque le premier mot qu'elle profère
est une insulte à Montfleury: «Coquin!». Ensuite, pour briser
l'insistance à jouer de Montfleury, le héros surgit de la foule
médusée du parterre en montant sur une chaise pour lancer: «Ah ! je
vais me fâcher». Elle est d'autant plus spectaculaire que l'insulte
«coquin» se fait entendre dans le silence de la représentation et
vient briser la pompe précieuse des vers de Baro, que la diction de
Montfleury se doit de ridiculiser davantage.
Cyrano adopte donc
dès le début de la pièce un style burlesque. La suite de la scène
reste d’ailleurs dans un ton parfois très trivial :
«Je vais être obligé
de te fesser les joues!»
«Bon ! je vais sur la scène, en guise de buffet
découper cette mortadelle d'Italie»
A côté de ce style
burlesque, Cyrano utilise aussi le registre héroïco-comique. Là où
le burlesque présente de façon triviale des événements nobles ou
héroïques, le style héroïco-comique présente dans un style noble ou
élevé des événements communs ou triviaux en vue d’un effet comique.
On retrouve ce style dans le défi au parterre :
«Approchez-vous,
jeune héros !»
ou dans le
dédommagement aux comédiens, plein de panache :
«Au manteau de
Thespis je ne fais pas de trous»
Souvent les deux
genres semblent mêlés dans des tirades qui associent l'emphase et la
trivialité:
«Si cette Muse,
à qui, Monsieur, vous n'êtes rien,
avait l'honneur de vous connaître, croyez bien
Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne,
En vous flanquerait quelque part son cothurne.»
Mais Cyrano, quand
il le faut, sait aussi utiliser un style qu’il exècre, le style
précieux. Le plus souvent il s’agit d’ironie. Dans la tirade des
nez, par exemple, il ridiculise un précieux qui n’a su l’insulter
qu’en lui disant que son nez est … grand. Lui répondre …
«C’est un peu
court jeune homme!
On pouvait dire … Oh Dieu ! Bien des choses en somme»
c’est le renvoyer
sur le terrain des précieux : le verbe.
Et pourtant la
Roxane que Cyrano aime est une précieuse. Elle va d’ailleurs bien
plus succomber à des mots prononcés qu’à la beauté plastique de
Christian. Est-ce de l’amour? Dans un premier temps non, sans doute,
mais la préciosité triomphante du balcon va être dépassée à la fin
de la scène et Roxane va tomber vraiment amoureuse.
Roxane prône et
défend un préciosité qui n’est jamais ridicule. A quoi peut-on
s’apercevoir que Roxane est une précieuse? A sa visite littéraire
chez Clomire, au rejet d'un Christian sans éloquence lorsque
celui-ci décide de parler seul, ou bien à la fascination pour les
mots de Cyrano.
Ce dernier ne
surmonte pas tout à fait ses contradictions littéraires. Il prétend
détester le style précieux: «Mais l'esprit?...» demande Roxane; «Je
le hais dans l'amour!» affirme le Gascon. Toutefois, comme contaminé
par la mode du temps, il ne peut jamais se débarrasser totalement du
langage précieux qui émerge au cœur de ses tirades lyriques ou qui
domine son éloge du baiser : « Un point rose qu’on met sur l’i du
verbe aimer».
Quant à Christian,
il est victime du langage et il subit la préciosité. Quelques vers
de l’acte II résument presque à eux seuls tout l'argument de la
pièce :
Christian : «Oh
! pouvoir exprimer les choses avec grâce!»
Cyrano : «Être un joli petit mousquetaire qui passe!»
Christian ,avec désespoir: «Il me faudrait de l’éloquence»
Les deux hommes se
mettent d’accord sur un stratagème pour se jouer de la préciosité de
Roxane:
Cyrano : «Je
t'en prête [de l’éloquence]
Toi, du charme physique et vainqueur prête-m'en :
Et faisons à nous deux un héros de roman!
[...] Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.»
Dès la première scène de l’acte III, on se rend compte que le
stratagème a trop bien porté ses fruits:
Roxane, sortant
de la maison : «Ah! qu'il est beau, qu'il a d'esprit et que je
l'aime!
Cyrano souriant : «Christian a tant d'esprit?»
Roxane : «Mon cher, plus que vous-même!»
Cyrano : «J'y consens.»
Roxane : «Il ne peut exister à mon goût
Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ;
Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes!»
Suite à ce
compliment indirect, la satisfaction de Cyrano apparaît totale et il
continue de s'amuser à tromper Roxane en obtenant d'elle le sujet de
sa conversation future avec Christian. Il est comblé puisqu'il ne
croit pas pouvoir obtenir plus. Mais c’est de Christian que va venir
la rupture : la réussite du stratagème ne constitue pas un but en
soi pour le jeune homme mais un tremplin pour un véritable amour
avec Roxane:
Christian : «Je
sens qu'elle m'aime!
Merci. Je n'ai plus peur, je vais parler moi-même.»
Mais Roxane se montre plus précieuse que jamais lorsqu’elle prévoit
des consignes d’expressions pour Christian:
«Allez! Partez
sans brides! Improvisez»
ou bien quand elle
lui ordonne:
«Brodez, brodez»
«[...]délabyrinthez vos sentiments!».
La forme dément le
contenu. Au moment où elle semble donner toute liberté à Christian,
celui-ci ressent plus encore le carcan du langage précieux. Le
malentendu est total entre une précieuse, Roxane, qui veut
s'entendre dire comment on l'aime et un soldat, Christian, qui veut
le montrer :
Christian : «Je
saurai bien toujours la prendre dans mes bras»
«Ton cou / Je voudrais l'embrasser!»
Certes, la jeune
femme ne semble plus uniquement préoccupée du physique de son
amoureux mais en rejetant sa sottise, elle paraît aussi rejeter avec
mépris les sentiments vrais et simples :
«Vous m'aimez.
Je sais. Adieu. [...]
Que vous m'adorez... oui, je sais.»
Ainsi, la préciosité cristallise les oppositions du début de l'acte
III. De son côté, Cyrano méprise les précieux («ces singes»), mais
sait user de leur langage, et de toutes façons sa situation l'oblige
à rester sur le terrain des mots. Il sait en tous les cas profiter
de l'échec de Christian et reprendre l'ascendant qu'il avait perdu.
Et puis vient la
scène du balcon. C’est le point central et culminant de la pièce. Le
balcon se place sur les thèmes de la verticalité et de l'élévation.
Cette scène propose, par ailleurs, le dialogue amoureux le plus
passionné de la pièce. Et enfin, ce «dialogue» à trois constitue
l'un des ressorts dramatiques les plus forts de l'œuvre, où se
mêlent une situation de comédie (quiproquo) et des échanges amoureux
intenses et poétiques qui annoncent le pathétique de la fin de la
pièce.
Encore une fois, la
construction de Rostand se montre rigoureuse : la scène se divise en
deux séquences sensiblement égales et le passage de l'une à l'autre
est marqué par la réflexion de Roxane : «Vous ne m'aviez jamais
parlé comme cela!», qui annonce la prise de pouvoir verbale de
Cyrano.
Dans la première
séquence, Cyrano semble apprivoiser Roxane en utilisant avec brio le
langage précieux qu'elle souhaite entendre. Dans la seconde, il
adopte un langage amoureux ostensiblement différent, plus lyrique,
plus direct moins précieux, moins métaphorique. Le dilemme est de
faire parler Christian tout en restant Cyrano.
Cette scène permet
au spectateur d'être au cœur d'une supercherie qui prend ici une
ampleur inattendue pour les acte eux-mêmes. Christian redevient le
pantin et Cyrano son manipulateur adroit: un manipulateur qui tente
de se passer de marionnette... et y parvient en partie. Il profite
de la première occasion pour écarter Christian de la conversation :
la nuit et la crédulité de Roxane suffisent pour protéger Cyrano qui
ose alors parler. Mais tout d'abord il a fallu renouer le dialogue
avec la précieuse: un jeu de mots («n'aimer plus [...] j'aime
plus!») rétablit le contact. Une métaphore qui peu à peu se file
l'assure davantage:
«L’amour
grandit, bercé dans mon âme inquiète
Que ce … cruel marmot prit pour barcelonnette»
Elle est classique
et fait de l'amour de Christian-Cyrano un bébé vigoureux, difficile
à maîtriser. Roxane tient avec brio sa partie dans cette escrime
verbale. Cyrano joue sur les goûts précieux de Roxane en lui
révélant toute la poésie de leur situation :
«Se parler
doucement sans se voir. [...]»
«Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
j'aperçois la blancheur d'une robe d'été.»
Mais en comparant
ce bébé-amour Hercule (un des prénoms de Cyrano), le Gascon débute
un discours à double sens, semé d'indices qui ne peuvent toutefois
être perçus que par le spectateur. On bascule dans un autre
registre. Cyrano, à cet instant, a su éliminer Christian et assurer
son camouflage : toutes les audaces verbales vont lui être permises
: révéler à demi-mot l'imposture ; critiquer clairement et
abandonner le langage précieux.
«Mon langage
jamais jusqu'ici n'est sorti de mon vrai cœur»
«Je parlais à travers... »
«Mais ce soir il me semble...
Que je vais vous parler pour la première fois!»
«j'ose être enfin moi-même [...]»
«[...] c'est si nouveau pour moi
[...] si nouveau... mais oui... d'être sincère».
C'est le vrai
Cyrano qui parle, «bouleversé et essayant de rattraper ses mots»,
comme le signale Rostand dans ses didascalies. À chaque phrase le
Gascon manque et rêve de se trahir et c'est un lapsus qui clôt ces
aveux à peine voilés lorsque Cyrano-Christian avoue sa peur d'être
raillé:
Roxane : «Raillé de
quoi ?»
Cyrano : «Mais de... d'un élan! [...]»
Mais Roxane semble
bouleversée et son interlocuteur en profite pour aller plus loin
dans ses déclarations en rejetant le Lignon, rivière symbole de la
préciosité et de ses délicatesses excessives :
Au lieu de boire
goutte à goutte, en un mignon
Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
En buvant largement à même le grand fleuve.
Il évoque «le grand
fleuve» annonciateur du lyrisme passionné qu'il va déployer. C’est
également difficile d’être plus clair que dans ces vers:
Roxane : «Mais
l’esprit?»
Cyrano : «J'en ai fait pour vous faire rester
D'abord, mais maintenant ce serait insulter
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
Que de parler comme un bolet doux de Voiture!»
Et Cyrano, pour
abandonner le genre qu'il exècre, l'utilise une dernière fois dans
une tirade de virtuose qui s'achève dans l'excès du jeu de mots:
«Et que le fin
du fin ne soit la fin des fins!»
Roxane tente bien
encore de défendre «l'esprit» mais, en dehors des prémisses de
l'amour, Cyrano le rejette avec force. C'est à nouveau une métaphore
végétale qui exprime les sentiments du héros : à des mots «en
bouquets» trop apprêté qui rendent triste, il oppose les mots plus
spontanés qui lui viendront et qu'il jettera en «touffe». Dès lors,
il s'emporte dans une tirade exaltée, sans doute la plus sincère de
la pièce, d'autant qu'elle met à jour les contradictions du
personnage.
En effet, d'une
part, rejetant le langage précieux, il adopte un ton très lyrique où
dominent des tournures simples, mais passionnées, où les images
impersonnelles et alambiquées sont en partie abandonnées au profit
de tournures où dominent le «je» ainsi que la deuxième personne, qui
passe rapidement du «vous» au «tu» . Le discours traduit un
sentiment amoureux simple mais intense :
«Je vous aime,
j'étouffe
Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop»
Le rappel de la
coiffure du 12 mai est une notation réaliste qui vient crédibiliser
la déclaration (ce rappel pourrait d'ailleurs mettre en alerte
Christian quant au sentiment vrai de son ami).
Sa sincérité trouve
l'approbation de Roxane troublée. Et le Gascon ne joue plus la
comédie lorsqu'il évoque la générosité de son amour et son esprit de
sacrifice. À cet instant, les amoureux sont au comble de l'émotion :
Cyrano, qui n'en avait jamais espéré tant, croit pouvoir mourir.
Roxane semble bien loin de « l'esprit » qu'elle évoquait et son
émotion est des plus sensuelles :
«Oui, je
tremble, et je pleure, et je t'aime et suis tienne
Et tu m'as enivrée»
Christian perçoit
qu'il peut réclamer un baiser sans danger. Cette fois, c'est
l'intervention de Cyrano et non le refus de Roxane dans la scène
précédente qui en diffère l'instant. La demande opportuniste du
jeune homme ramène la scène sur le ton de la comédie qui va dominer
la fin de l'acte III. Ce baiser est la seule chose qu’il obtiendra.
Et encore comprendra-t-il qu’en réalité il ne lui était pas vraiment
destiné.
Le masque tombe à
l’acte IV, dans cette terrible scène où les époux, Roxane et
Christian, discutent des raisons qui l’ont poussé elle à braver tous
les dangers pour le rejoindre lui.
Christian, lui
prenant les mains : «Et maintenant, dis-moi
Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
Tu m'as rejoint ici?
Roxane : C'est à cause des lettres!
Christian : Tu dis?
Roxane : Tant pis pour vous si je cours ces dangers
Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,
Et plus belles toujours!
Plus elle exprime
la réalité de son amour pour son mari, plus elle révèle avec une
naïve clarté que c'est Cyrano qu'elle aime. La scène est pathétique
: Roxane formule une déclaration à la fois passionnée et réfléchie,
mais elle se trompe de destinataire et chacun de ses mots est
douloureux pour Christian. En effet, son amour se fonde désormais
sur le souvenir de la voix entendue sous le balcon mais c'était
celle de Cyrano et sur la beauté des multiples lettres reçues :
c'étaient aussi celles de Cyrano :
«Eh bien! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
Comme si tout le temps, je l'entendais, ta voix»
Ainsi la jeune
femme s'est profondément transformée ou révélée; si «la précieuse
était une héroïne», comme l'a remarqué Cyrano, elle est aussi
devenue une véritable amoureuse.
La fin de la scène
voit la jeune femme remuer le couteau, involontairement, mais
cruellement, dans la plaie béante de Christian, puisque chacune de
ses réflexions montre davantage son lucide aveuglement :
«C'est ce qui te
fait toi, tu m'entends que j'adore»
«Je t'aimerais encore si toute ta beauté d'un coup s'envolait...»
Les réponses de
Christian sont des exclamations, des interrogations qui expriment
son désarroi, mais aussi son amitié pour Cyrano, puisqu'il choisit
de ne rien dévoiler à sa femme, préférant s'expliquer avec son frère
d'armes.
Et puis vient la
confrontation entre Cyrano et Roxane qui n'est pas sans rappeler
leur premier entretien de l'acte II. Cette fois encore, Bergerac
commence le dialogue plein d'espoir et, à nouveau, il va tomber de
haut au moment où il pensait saisir son bonheur.
À l'acte II, le mot
«beau» mettait fin à toutes ses illusions; cette fois le mot «laid»
et ses synonymes «affreux, défiguré, grotesque» sont porteurs de
tous ses espoirs. Ils sont repris sans hésitation par Roxane qui
rejette cependant le dernier, trop péjoratif : Cyrano (et les
spectateurs avec lui) peut croire qu'il sera aimé. Il esquisse donc
avec difficulté un début d'aveu. Mais l'intervention à voix basse de
Le Bret est un coup de théâtre qui enclenche le processus du
dénouement de la pièce. Il est amorcé par les mots pathétiques et
lourds de sens : «C'est fini», répétés trois fois par Cyrano.
L'action s'était nouée avec le pacte des deux rivaux à l’acte II,
dès lors liés corps et âme : la mort de Christian met fin à
l'alliance tout en interdisant moralement de la révéler. Bergerac le
comprend; « C'est fini » signifie, à la fois, dans son esprit :
Christian est mort, l'imposture s'achève tout en devenant
inavouable, l'aveu de son amour n'ira pas plus loin, son amour est
définitivement impossible.
À partir de ces
mots simples, le Cyrano désemparé des aveux difficiles se transcende
pour verser dans l'héroïsme moral et physique.
L’acte V nous amène
quatorze années plus tard. Cyrano n'a pas changé : il est toujours
pauvre, il est toujours drôle, il est toujours orgueilleux, il est
toujours provocateur. Par contre Roxane n’est plus la même. Elle a
retrouvé son prénom, elle est «madame Magdeleine». De Guiche, lui,
est devenu le duc de Gramont. Ces changements d'identité symbolisent
les profondes transformations des deux personnages depuis le début
de la pièce.
Cet acte va nous
montrer que la précieuse était bien une amoureuse. Elle exprime la
constance de son amour pour Christian. Cet amour n'est en rien une
histoire ancienne pour Roxane, il «flotte autour [d'elle], vivant!».
La réponse du duc :
«Est-ce que Cyrano vient vous voir» peut apparaître comme une
association d'idées qui peut laisser croire que le maréchal a tout
compris de l’imposture.
Durant tout le début de l’acte, Cyrano est toujours quelqu'un
qu'elle entend sans le regarder, comme le confirmera la didascalie
du début de la scène 5. Ces rapports, surtout auditifs, prolongent
la scène du balcon et annoncent la pathétique lecture de la lettre.
Le monologue de
Roxane dans la scène 4 est l'un des seuls de la pièce. Mais Rostand
parvient à lui donner des allures de dialogue en entrecroisant
plusieurs sujets de la méditation : les rayons sur l'automne,
l'étonnement provoqué par le retard de Cyrano et les préoccupations
toutes pratiques de la brodeuse. La scène est des plus symboliques.
L'ambiance automnale, la chute d'une feuille, la remarque «l'heure a
sonné» annoncent clairement la mort. Enfin l'activité de la brodeuse
symbolise toute la transformation de Romane, qui n'est plus une
précieuse.
Dans l'acte III,
Roxane ordonnait métaphoriquement à Christian: «Brodez, brodez.» A
présent, c'est elle qui brode, mais au sens propre. Les jeux de
l'esprit sont loin, son activité est désormais pratique et à
l'inverse de la métaphore précieuse.
Il y a eu, à la fin
de la période baroque et au début du classicisme, une préciosité
ridicule. Dire «ma commune, allez quérir mon zéphyr dans mon
précieux» au lieu de «ma suivante, allez quérir mon éventail dans
mon cabinet» est un jargon inacceptable. Que dire d'une déclaration
d'amour de ce genre : «Les escopettes de votre beauté brûlent assez
le pourpoint de mon âme, sans que le canon de votre rigueur brise
les os de mes prétentions»? Mais on ferait tort à la préciosité en
la confondant totalement avec les excès ridiculisés par Molière et
Boileau.
D’ailleurs,
historiquement, ce serait un préjugé que de croire que le
classicisme, champion de la raison et de la règle, a supplanté
l'extravagance précieuse. En réalité, le courant précieux reste très
vivace dans la seconde moitié du siècle: à côté des grands genres où
s'impose le goût classique subsistent les petits genres mondains où
règne l'esprit précieux. Le public à qui s'adressent nos classiques
fréquente encore les salons, et l'influence de la préciosité est
sensible dans la langue de Corneille, Racine et La Fontaine.
Si Molière et
Boileau ont attaqué et méprisé les précieux, ils n'ont pas vu qu'à
l’origine ceux-ci avaient ouvert la voie à la psychologie classique.
Les salons ont combattu le pédantisme, adouci les mœurs, favorisé la
bienséance et contribué à créer l'idéal de «l'honnête homme»; par
leur goût de l'analyse nuancée et de la peinture de l'amour, les
précieux ont orienté le public et les auteurs vers une littérature
essentiellement psychologique; ils ont eu le culte de la perfection
formelle, et la langue classique leur doit en partie sa précision et
sa pureté.
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