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Souvenirs, souvenirs...

 
 

Bruxellons 2001
Cyrano de Bergerac
nous parle de
la condition du poète et son indépendance
 

 

La condition du poète et son indépendance
 

Au XVIIème siècle, l'indépendance du poète est un rêve: l'écriture ne peut pas permettre au poète de recevoir des ressources régulières. Comme au XVIème siècle, le manuscrit est vendu une fois pour toute à un éditeur qui se charge de le diffuser sans droits d'auteur. Ainsi Mathurin Régnier dans une Satire en 1613 parle-t-il de poète "crotté"... 

Les auteurs sont donc contraints de se lier au monde des gouvernants et des possédants, non tant pour les influencer du poids de leurs idées que pour ne pas mourir de faim. Flatter, courtiser quelque riche personnage est le moyen d'obtenir un mécène, un protecteur. 

Cyrano pour sa part refuse de se situer dans ce système qu'il ne peut admettre. Refusant tout compromis il se proclame orgueilleusement poète en attendant d'être reconnu par la postérité.

Au XIXème siècle, la situation matérielle du poète s'est un peu améliorée. La propriété littéraire existe désormais. Pourtant le poète romantique est malheureux et le roman populaire le montre parfois famélique comme dans les Scènes de la vie de bohème d'Henri Murger (1851). L'inspiration semble donc toujours trouver place dans la souffrance et l'inadaptation: Baudelaire en 1861 se sent incompris et Verlaine présente en 1883 les poètes maudits que sont Corbière, Rimbaud ou Mallarmé.

La situation aisée de Rostand par rapport à ses images laisse sans doute percer son admiration pour l'indépendance des poètes "de pauvre mise" dont le rapproche sa sensibilité. Le rapport entre De Guiche et Cyrano doit être lu donc avec ce regard du poète refusant la dépendance du gouvernant.

Au XVIIème siècle donc, un poète ne peut vivre de sa plume car, les droits d'auteur proportionnels aux ventes étant inconnus, il doit vendre son texte au libraire pour une somme fixée, après quoi il n'a plus rien à en attendre. Ainsi Chapelain tire trois mille livres de sa Pucelle, Racine deux cents d'Andromaque, et Descartes deux cents exemplaires de son Discours de la Méthode. Les libraires, qui n'ont pas pour souci premier d'engraisser leurs auteurs, font une réputation d'avarice sordide à ceux, comme Corneille, à qui leur notoriété permet de se défendre. Les poètes ne sont pas riches.

Les lettres intéressent peu Henri IV : les poètes sont contraints de se tourner vers les Grands qui peuvent leur accorder une pension ou un emploi. Théophile de Viau est domestique du comte de Candale, Mairet secrétaire du duc de Montmorency. 

Plus tard, Richelieu comprend que la couronne a intérêt à avoir son écurie d'auteurs à ses ordres; Boisrobert, son chasseur de têtes, lui déniche le groupe de Conrart, germe de l'Académie française.

Mais lorsque la Fronde éclate, les poètes sont obligés de choisir leur camp. Or l’avarice de Mazarin laisse peu à espérer; parmi ses partisans ne figurent guère que quelques piètres auteurs. Par contre, les Frondeurs se forment en équipes : Retz, Scarron, Ménage, … . 

Le pouvoir ne pourra récupérer la mise qu’en faisant miroiter un espoir pécuniaire qui entraîne de nombreuses conversions : Ménage passe de Retz au ministre Servien; Cyrano de Bergerac incendie Mazarin en 1651 (Le Ministre d'Etat flambé), puis le défend dans sa Lettre aux Frondeurs – on voit donc ici que Rostand idéalise à outrance son Cyrano, omettant sa possibilité de pactiser avec le pouvoir.La Fronde finie, les poètes s'adressent aux financiers : Molière et La Fontaine travaillent pour Fouquet, qui joue les mécènes. Le financier abattu, Colbert inaugure une politique de pensions d'Etat ; c'est alors vers le Roi que se tournent les yeux.

La règle est donc le clientélisme. Pas question pour un poète de libérer sa fantaisie: il lui faut rimer sur «le Roi allant châtier les rébellions des Rochelais» (Malherbe) , «pour la marquise de Sévigné jouant à colin-maillard» (Montreuil), «sur la conquête de la Franche-Comté» (Molière),… 

Parfois le patron exige pour une maîtresse une pièce galante. Nobles sujets!

La première liste des poètes gratifiés par le Roi Louis XIV en 1663 est établie sous les conseil du poète Chapelain et le mieux loti est l'historien Mézeray avec quatre mille livres. Chapelain, s'est octroyé lui-même trois mille livres; Corneille, gloire nationale, en a deux mille. Molière est douzième et Racine dernier (six cents livres pour sa Nymphe de la Seine, 1660). Les réprouvés comme Nicolas Boileau enragent. Chapelain, poète lui-même rappelons-le, précise que selon le zèle des gratifiés, «les gratifications pourront être continuées» ou supprimées. 


Chapelain se maintient à trois mille livres, Racine en a mille cinq cents l'année de Phèdre (1677) et deux mille à partir de 1679; Molière ne dépasse pas mille. Le système fonctionne une trentaine d'années, non sans irrégularité, jusqu'à sa suppression en 1690.

Le Roi a d'autres moyens de récompenser le mérite, comme cette fonction d'historiographe fort honorable qu'il accorde à Racine et Boileau.

Un auteur peut donc faire carrière, à condition de n'être pas seulement poète. Il peut acquérir une charge : Rotrou – dont on parle dans l’acte I de Cyrano - achète en 1639 celle de lieutenant au baillage de Dreux; en 1650 La Calprenède devient gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi. Chapelain commence vers 1627 en se ménageant à l'Hôtel de Rambouillet un rôle de docte; parvenu dans l'orbite de Richelieu par Boisrobert, pensionné à partir de 1636, il sert le cardinal comme académicien pendant la querelle du Cid (1637) ; en 1655 sa situation est assez forte pour résister à l'échec de sa Pucelle. 

Portrait du philosophe Gassendi

Quoique sa crasse l'ait toujours empêché de faire figure d'honnête homme, lorsqu'il établit la liste des gratifiés c'est un personnage officiel contre lequel les jappements du jeune Boileau ne peuvent rien. Plus brillante est la carrière de Racine: ayant manqué un bénéfice ecclésiastique, il tente la voie du théâtre, genre à la mode qui donne ta célébrité dans le beau monde ; il fait sa cour à Mme de Montespan puis à Mme de Maintenon. Sa charge d'historiographe (1677) lui vaut six mille livres annuelles en sus de sa gratification. Il reçoit par faveur, pour un prix modéré, la charge de gentilhomme ordinaire, après Athalie. Il ne lui reste plus qu'à diriger la carrière de son fils…

Le Cyrano de Rostand, en grand partie à l'instar de son modèle Savinien de Bergerac fait partie de la lignée des philosophes de la libre pensée, reliés à Gassendi.

C'est un être probe et épris d'indépendance. Il refuse presque toute sa vie d'être à la botte d'un protecteur, d'avoir à plier l'échine, à jouer les bouffons. Pour se défendre, il lui suffit de son épée, de sa verve et de son étourdissante imagination. Il préférera toujours la pauvreté, voire la misère, aux compromis, et paiera de sa mort cette indépendance farouche. Sa cousine Roxanne, en cela, tient de lui. Elle refuse les avances d'un De Guiche, sinon ouvertement, du moins par la ruse. Elle veut choisir qui elle va aimer, en toute liberté. L'un et l'autre sont de beaux exemples de capacité à défendre leur pensée.

La tirade des "Non merci!" résonne aujourd'hui encore dans toute son actualité, pour ceux qui veulent marcher la tête haute, avec indépendance et sont un repère de dignité.

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force?
Non, merci! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers? Se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud?
Avoir un ventre usé par la marche? Une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale?...
Non, merci ! D'une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit gond homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en fuire d'autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh ! pourvu que je sois
Dans les petit papiers du Mercure François» ?...
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer fuire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre, 
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, 
Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers!
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune!
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortit,
Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

 

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