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Souvenirs, souvenirs...

 
 

Bruxellons 2001
Cyrano de Bergerac
nous parle de
la jeunesse

 

 La jeunesse

Il y a dans l'écriture, le propos, l'agencement des situa-tions, quelque chose de jeune, de turbulent, d'insoumis, de non mature ... et ce qui pourrait être ici une critique, fait aussi le charme de ce texte. 


Jeunes, les personnages le sont. Par leur âge d'abord. Cyrano meurt à 36 ans; il en a donc quelques 25 quand commence la pièce. Et même si le personnage est joué presque toujours par des acteurs plus âgés pour supporter le poids du rôle, il est jeune par son comportement, ses insolences, comme sa véhémence amoureuse. Philippe Résimont incarnera merveilleusement cette jeunesse.

Christian l'est aussi, qui ne sait composer ... et Roxane même, jeune précieuse, aveugle aux autres parce qu'enfermée dans ses stéréotypes de beau langage, ou de beauté masculine.

Et l'écriture même, surtout dans ces moments hyperboliques et un peu emphatiques, renvoie à ces démonstrations outrancières de conduite que l'on peut avoir à l'adolescence.

Comme nous l’avons déjà souligné, en de nombreux aspects, nous pouvons dire que Cyrano est un personnage de conte. Bien souvent la pièce rejoint la féerie. Simple exemple, déjà à la fin du premier acte, lorsque Cyrano part pour la porte de Nesle:

(Un coin du vieux Paris pittoresque et lunaire paraît.)
Ah ! Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux;  
Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;  
Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène;  
Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,  
Comme un mystérieux et magique miroir,  
Tremble... Et vous allez voir ce que vous allez voir!  


 

 

 


Ailleurs (Acte IV) Roxane elle-même compare son carrosse à celui de Cendrillon, carrosse de Cocagne, d'où sortent à profu-sion coussins bourrés d'ortolans, fouet en saucisson d'Arles.

Des souvenirs de contes tendent ici et là des attitudes et des épithètes: Le Bret qui grogne (et Cyrano qui rit); la Gascogne est la «Mère Gigogne» des pullulants Cadets, qui s'empressent autour de Roxane (la petite mère protectrice) à la façon des Nains autour de Blanche-Neige. «Bonne fée», lui dit Cyrano.

Laurent Renard

Des contes vient surtout la donnée initiale, où l'on reconnaît, autrement distribués, les éléments de Riquet à la houppe ou de La Belle et la Bête. Riquet, monstre spirituel, aimera une beauté radieuse (cf Cyrano : «Alors moi, j'aime qui?... Mais cela va de soi! J'aime - mais c'est forcé! - la plus belle qui soit! »).

L'omniprésence du jeu est aussi un argument en la faveur de la jeunesse des personnage. «Restera ... restera pas», hurle le parterre quand Cyrano enjoint à Montfleury de quitter la scène. Parie-t-on, à cent contre un, que Cyrano dispersera les estafiers? Cyrano fera la cour de Christian sans que Roxane s'en aperçoive. 

Fera-t-il oublier leur faim aux cadets? Pas une chance ! - et pourtant, etc.

L'épisode de la ballade relève encore de la gageure. Comme Cyrano prend la peine de l'expliquer (vers 399-400), une ballade est une forme fixe, c'est-à-dire minutée. En composer une et toucher à la deux cent vingt-quatrième syllabe, c'est soumettre la durée a priori impondérable du combat au métronome de la poésie. C'est un jeu pour Cyrano, que de suspendre le temps à ses paroles.

Pour arrêter de Guiche un quart d'heure, il énumère six moyens de voyager vers la Lune : infailliblement, le comte le suit «sans s'en douter, et comptant sur ses doigts».

Ce charme quasi arithmétique s'étend sur toute la longueur de la pièce, qui correspond à quinze ans de silence sur un amour tu jusqu'au dernier souffle. Ce prolixe qui se tait jusqu'à sa dernière minute, cette lettre qui retrouve son auteur, «sous la faveur des ombres de la nuit», cette lettre sue par cœur, par ce cœur qui se trahit et s'arrête, tout cela communique un sentiment de maîtrise jubilatoire du temps. Le meneur de jeu Rostand en a compris l'essence: le jeu est possession du temps, le théâtre n'est pas autre chose. 

Les classiques l'avaient si bien compris qu'ils avaient peur d'en abuser, et sont restés dans l'orbite de la littérature, bloqués par leur règle d’unité de temps. Rostand a quitté cette zone d'attraction, et entraîné dans l'univers ludique ce théâtre qui sert de décor à son premier acte, ou le palais de Dame Tartine du second. Les trois derniers offrent des jeux d'amour, de guerre et de mort qui sont différents: ils appellent l'emportement hors de soi de certains jeux enfantins, quand les sentiments trop purs ont effacé le sens du réel, et qu'on s'exalte et s'apitoie jusqu'aux larmes : on meurt à la guerre en proférant des formules héroïques, on meurt entouré de ceux qui ne savaient pas qui vous étiez, qui ne faisaient pas attention à vous - cette petite fille trop maternelle - et leurs yeux se détrompent, ils vous admirent, et vous supplient de vivre encore. Mais non, il est trop tard, adieu, je vous pardonne, souvenez-vous... Non vraiment! quelles jeux inoubliables Cyrano ose ressusciter !
Bien sûr que son héroïsme est impossible, puisqu'il est imaginaire et puisqu'il est faux comme l'imagination. On peut bouder Peau d'Âne. Mais voilà pourquoi un jeu de réminiscence et de participation peine à trouver sa place dans la tradition littéraire française ?


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Bruxellons 01

Souvenirs...

 
 



 

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