|
La jeunesse
Il y a dans l'écriture, le propos,
l'agencement des situa-tions, quelque chose de jeune, de turbulent,
d'insoumis, de non mature ... et ce qui pourrait être ici une
critique, fait aussi le charme de ce texte.
Jeunes, les personnages le sont. Par leur âge d'abord. Cyrano meurt
à 36 ans; il en a donc quelques 25 quand commence la pièce. Et même
si le personnage est joué presque toujours par des acteurs plus âgés
pour supporter le poids du rôle, il est jeune par son comportement,
ses insolences, comme sa véhémence amoureuse. Philippe Résimont
incarnera merveilleusement cette jeunesse.
Christian l'est
aussi, qui ne sait composer ... et Roxane même, jeune précieuse,
aveugle aux autres parce qu'enfermée dans ses stéréotypes de beau
langage, ou de beauté masculine.
Et l'écriture même,
surtout dans ces moments hyperboliques et un peu emphatiques,
renvoie à ces démonstrations outrancières de conduite que l'on peut
avoir à l'adolescence.
Comme nous l’avons
déjà souligné, en de nombreux aspects, nous pouvons dire que Cyrano
est un personnage de conte. Bien souvent la pièce rejoint la féerie.
Simple exemple, déjà à la fin du premier acte, lorsque Cyrano part
pour la porte de Nesle:
(Un coin du vieux
Paris pittoresque et lunaire paraît.)
Ah ! Paris fuit, nocturne et quasi
nébuleux;
Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène;
Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
Comme un mystérieux et magique miroir,
Tremble... Et vous allez voir ce que vous allez voir!

Ailleurs (Acte IV) Roxane elle-même compare son carrosse à celui de
Cendrillon, carrosse de Cocagne, d'où sortent à profu-sion coussins
bourrés d'ortolans, fouet en saucisson d'Arles.
Des souvenirs de
contes tendent ici et là des attitudes et des épithètes: Le Bret qui
grogne (et Cyrano qui rit); la Gascogne est la «Mère Gigogne» des
pullulants Cadets, qui s'empressent autour de Roxane (la petite mère
protectrice) à la façon des Nains autour de Blanche-Neige. «Bonne
fée», lui dit Cyrano.
Laurent Renard
Des contes vient
surtout la donnée initiale, où l'on reconnaît, autrement distribués,
les éléments de Riquet à la houppe ou de La Belle et la Bête.
Riquet, monstre spirituel, aimera une beauté radieuse (cf Cyrano : «Alors
moi, j'aime qui?... Mais cela va de soi! J'aime - mais c'est forcé!
- la plus belle qui soit! »).
L'omniprésence du
jeu est aussi un argument en la faveur de la jeunesse des
personnage. «Restera ... restera pas», hurle le parterre quand
Cyrano enjoint à Montfleury de quitter la scène. Parie-t-on, à cent
contre un, que Cyrano dispersera les estafiers? Cyrano fera la cour
de Christian sans que Roxane s'en aperçoive.
Fera-t-il oublier leur faim aux cadets? Pas une chance ! - et
pourtant, etc.
L'épisode de la
ballade relève encore de la gageure. Comme Cyrano prend la peine de
l'expliquer (vers 399-400), une ballade est une forme fixe,
c'est-à-dire minutée. En composer une et toucher à la deux cent
vingt-quatrième syllabe, c'est soumettre la durée a priori
impondérable du combat au métronome de la poésie. C'est un jeu pour
Cyrano, que de suspendre le temps à ses paroles.
Pour
arrêter de Guiche un quart d'heure, il énumère six moyens de voyager
vers la Lune : infailliblement, le comte le suit «sans s'en douter,
et comptant sur ses doigts».
Ce charme quasi
arithmétique s'étend sur toute la longueur de la pièce, qui
correspond à quinze ans de silence sur un amour tu jusqu'au dernier
souffle. Ce prolixe qui se tait jusqu'à sa dernière minute, cette
lettre qui retrouve son auteur, «sous la faveur des ombres de la
nuit», cette lettre sue par cœur, par ce cœur qui se trahit et
s'arrête, tout cela communique un sentiment de maîtrise jubilatoire
du temps. Le meneur de jeu Rostand en a compris l'essence: le jeu
est possession du temps, le théâtre n'est pas autre chose.
Les classiques
l'avaient si bien compris qu'ils avaient peur d'en abuser, et sont
restés dans l'orbite de la littérature, bloqués par leur règle
d’unité de temps. Rostand a quitté cette zone d'attraction, et
entraîné dans l'univers ludique ce théâtre qui sert de décor à son
premier acte, ou le palais de Dame Tartine du second. Les trois
derniers offrent des jeux d'amour, de guerre et de mort qui sont
différents: ils appellent l'emportement hors de soi de certains jeux
enfantins, quand les sentiments trop purs ont effacé le sens du
réel, et qu'on s'exalte et s'apitoie jusqu'aux larmes : on meurt à
la guerre en proférant des formules héroïques, on meurt entouré de
ceux qui ne savaient pas qui vous étiez, qui ne faisaient pas
attention à vous - cette petite fille trop maternelle - et leurs
yeux se détrompent, ils vous admirent, et vous supplient de vivre
encore. Mais non, il est trop tard, adieu, je vous pardonne,
souvenez-vous... Non vraiment! quelles jeux inoubliables Cyrano ose
ressusciter !
Bien sûr que son héroïsme est impossible, puisqu'il est imaginaire
et puisqu'il est faux comme l'imagination. On peut bouder Peau
d'Âne. Mais voilà pourquoi un jeu de réminiscence et de
participation peine à trouver sa place dans la tradition littéraire
française ?
|