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Cher Dieu,
Je m’appelle Oscar, j’ai dix ans ; je te préviens tout de suite :
j’ai horreur d’écrire. Faut vraiment que je sois obligé. Parce
qu’écrire c’est guirlande, pompon risette, ruban, et cetera . Écrire
, c’est rien qu’un mensonge qui enjolive. Un truc d’adultes.
-C’est quoi votre âge , Mamie – Rose ?
-Tu peux retenir les nombres à treize chiffres , mon petit Oscar ?
-Oh !Vous charriez !
-Non. Il ne faut surtout pas qu’on sache mon âge ici sinon je me
fais chasser et nous ne nous verrons plus.
-Pourquoi ?
-Je suis là en contrebande. Il y a un âge limite pour être dame
rose. Et je l’ai largement dépassé .
-Vous êtes périmée ?
-Oui.
-Comme un yaourt?
-Chut !
-O.K. Je dirai rien !
-Mamie Rose, j’ai l’impression que personne ne me dit que je vais
mourir.
-Pourquoi veux-tu qu’on te le dise si tu le sais, Oscar !
-J’ai l’impression Mamie-Rose , qu’on a inventé un autre hôpital que
celui qui existe vraiment. On fait comme si on ne venait à l’hôpital
que pour guérir. Alors qu’on y vient aussi pour mourir.
-Tu as raison, Oscar. Et je crois qu’on fait la même erreur pour la
vie. Nous oublions que la vie est fragile, friable, éphémère. Nous
faisons tous semblant d’être immortels-
-Elle est ratée mon opération Mamie-Rose.
-Si tu écrivais à Dieu, Oscar ?
-Ah non pas vous, Mamie Rose .
-Quoi, pas moi ?
-Pas vous ! Je croyais que vous n’étiez pas menteuse.
-Mais je ne te mens pas.
-Alors pourquoi vous me parlez de Dieu ? On m’a déjà fait le coup du
Père Noël. Une fois suffit !
-Oscar, il n’y a aucun rapport entre Dieu et le Père Noël.
-Si. Pareil. Bourrage de crâne et compagnie.
-Est-ce que tu imagines que moi, une ancienne catcheuse, cent
soixante tournois gagnés sur cent soixante-cinq, dont quarante-trois
par K.O., l’Étrangleuse du Languedoc, je puisse croire une seconde
au Père Noël ?
-Non.
-Eh bien, je ne crois pas au Père Noël mais je crois en Dieu. Voilà.
-Et pourquoi est-ce que j’écrirais à Dieu ?
-Tu te sentirais moins seul.
-Moins seul avec quelqu’un qui n’existe pas ?
-Fais-le exister…Chaque fois que tu croiras en lui, il existera un
peu plus. Si tu persistes,il existera complètement. Alors, il te
fera du bien.
-Quel jour sommes-nous, Oscar ?
-Cette idée ! Vous ne voyez pas mon calendrier ? On est le 19
décembre.
-Dans mon pays, Oscar , il y a une légende qui prétend que , durant
les douze derniers jours de l’an, on peut deviner le temps qu’il
fera dans les douze mois de l’année à venir.
-C’est vrai ?
-C’est une légende. La légende des douze jours divinatoires. Je
voudrais qu’on y joue toi et moi. Enfin, surtout toi. A partir
d’aujourd’hui, tu observeras chaque jour en te disant que ce jour
compte pour dix ans.
-Dix ans ?
-Oui. Un jour : dix ans.
-Alors dans douze jours , j’aurai cent trente ans !
-Oui. Tu te rends compte ?
-Cher Dieu, aujourd’hui j’ai
vécu mon adolescence…
-Cher Dieu , ça y st , je suis marié. Nous sommes le 21 décembre, je
marche vers mes trente ans…
-Cher Dieu, aujourd’hui, j’ai eu de quarante à cinquante ans et je
ne fais que des conneries…
-Cher Dieu, j’ai cent ans. Comme Mamie Rose. Je dors beaucoup mais
je me sens bien.
-Cher Dieu , cent dix ans. Ca fait beaucoup. Je crois que…
« Seul Dieu a le droit de
me réveiller. »
Extraits de pièce d’E.E.
Schmitt publiée aux éditions Albin-Michel
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