|
|||||
|
||
|
Le 27 avril 1784 Onze heures du matin, la représentation aura lieu dans plus de six heures, le monde se presse pourtant déjà aux portes du théâtre pour acheter des billets, les valets des grandes dames font la queue à leur place; au fur et à mesure que le temps passe, la foule grossit sur la place, à l’entour de ce théâtre encore tout neuf, aujourd’hui l’Odéon, dans lequel les Comédiens-Français se sont installés deux ans plus tôt, un véritable temple à Thalie et à Melpomène. À l’intérieur, dans les coulisses, on s’affaire, dans les loges on ne compte plus les amis d’amis de comédiens qui se sont frayés un passage jusque-là pour être plus près des bureaux de locations et mangent sur le pouce en attendant. Dehors on se bouscule, on joue des coudes, la haute noblesse fend la foule, le trafic de places va bon train. Soudain, vers seize heures, sous la pression, les grilles sont enfoncées, les portes cèdent, les spectateurs s’engouffrent dans le théâtre… Nous sommes le 27 avril 1784, à dix-sept heures trente, c’est la première du Mariage de Figaro de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais.
L’auteur, homme d’affaires, courtisan,a déjà vu trois de ses pièces jouées à la Comédie-Française, Eugénie, Les Deux Amis et Le Barbier de Séville. Depuis plus de trois ans, on parle de la suite du Barbier, de cette nouvelle comédie où réapparaît l’irrésistible Figaro, les Comédiens-Français l’ont adoptée «par acclamation», mais le roi, mais la censure, mais le lieutenant de police s’opposent à la représentation d’une œuvre dont la liberté de ton pourrait être dangereuse. C’est compter sans l’obstination de Beaumarchais qui s’y entend en lutte d’influences – n’a-t-il pas l’oreille de la reine et des frères du roi ? – et réussit à force de lectures privées, d’entreprises de séduction et au prix de quelques réécritures, à faire lever tout obstacle. Le jour de la première est son triomphe. Dans la salle blanc, bleu et or, se côtoient les plus grands noms de l’aristocratie; on ne saurait dénombrer les princesses, les comtesses, les duchesses. «Tout cela brillait, parlait, se saluait; c’étaient des bras arrondis, de blanches épaules, des doigts effilés, des cous de cygne, des rivières de diamants, des colliers de perles, des étoffes de Lyon, bleues, roses, blanches, arcs-en-ciel, mouvants, jolis, animés, s’agitant, se croisant, papillonnant, tout cela impatient d’applaudir, impatient de dénigrer, tout cela pour Beaumarchais et de par Beaumarchais!» Jamais le titre de La Folle Journée n’a semblé mieux s’appliquer au Mariage de Figaro. Joël Huthwohl
|