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"M. Ibrahim", antidote à l'intolérance

La Libre Belgique, le 12 mai 2006

Michel Kacenelenbogen fait palpiter la rencontre entre Momo et Monsieur Ibrahim, l'épicier musulman. Un seul en scène plein d'humour et d'émotion.

Au-delà de la beauté classique de sa langue, Eric-Emmanuel Schmitt doit certainement son phénoménal succès à l'authenticité de l'humanisme chrétien qui imprègne ses pièces, ses récits et ses romans. Le public lui sait gré d'une espérance militante, d'une croyance viscérale dans la possibilité de communiquer, au cœur d'une époque sceptique et déprimée où l'on constate chaque jour les ravages du mépris, de l'arrogance, de l'indifférence et de l'intolérance. Mercredi soir, au terme de la première bruxelloise de "Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran" - le spectacle s'est déjà donné pendant trois semaines le mois dernier, dans une scénographie réduite, au Théâtre de la Valette à Ittre -, les spectateurs ont ovationné le seul en scène de Michel Kacenelenbogen et se sont levés pour applaudir l'auteur. Visiblement, une part de l'opinion occidentale veut encore croire à une possible tolérance entre les trois monothéismes…

"Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran" se présente en effet comme un antidote contre un irrespirable air du temps où s'opposent, sans alternative et sans merci, terrorisme islamiste et tentations de l'extrême droite. Ecrit et publié bien avant l'attentat new-yorkais du 11 septembre 2001, ce récit n'était pas destiné au théâtre, mais se rattache à ce "cycle de l'invisible" dans lequel l'auteur range également "Milarepa" ou "Oscar et la dame rose".

«Il y a des textes qu’on porte si naturellement en soi qu'on ne se rend même pas compte de leur importance, commente l'écrivain sur son site Internet. On les écrit comme on respire. On les expire plus qu'on ne les compose."

Et c'est tout aussi "naturellement" que "Monsieur Ibrahim" s'est trouvé traduit en de nombreuses langues, joué au théâtre depuis 1999 et adapté au cinéma, avec Omar Sharif dans le rôle titre.

Délaissé par un père qui noie sa dépression dans l'étude livresque, un enfant du quartier juif de Paris s'attache à un épicier musulman adepte du soufisme, tendance mystique de l'islam remontant au VIIIe siècle, encore vivace aujourd'hui, notamment dans la pratique des derviches tourneurs. Entre le vieil homme et l'enfant, dans le Montmartre des années 60, naît une amitié et s'instaure la transmission d'une religiosité intérieure.

Don d'enfance

Mis en scène par Olivier Massart, dans une scénographie dépouillée mais puissamment allusive d'Olivier Waterkeyn - un plateau circulaire agrémenté d'une colonne Morris et d'un banc en forme de croissant de lune -, Michel Kacenelenbogen fait palpiter cette histoire simple et belle avec un don d'enfance qu'on ne lui avait pas encore vu en scène. Capté dès les premières syllabes, le public ne décroche plus pendant cette heure et demie au cours de laquelle Momo entre dans sa vie d'homme et Monsieur Ibrahim arrive au terme de la sienne.

Belles mais ô combien fragiles, ces fleurs du Coran méritent assurément qu'on les admire et les respire.

Philip Tirard


L'acteur et l'enfant

Le Vif/L'Express, le 2 juin 2006

Michel Kacenelenbogen triomphe dans son théâtre Le Public avec un monologue d'Eric-Emmanuel Schmitt, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Justesse et émotion.

C'est l'émeute au théâtre Le Public... Dans la grande salle, une bonne partie du public trépigne au seul nom d'Eric-Emmanuel Schmitt, comptabilisant avec gourmandise ses pièces passées et à venir au Public... Un vrai phénomène! Ceux qui se laissent moins charmer par son art sont prêts à se résigner... et se retrouvent, eux aussi, piégés par Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran (l'une des pièces du cycle de L'Invisible, avec Milarepa et Oscar et la dame rose). Or les ingrédients sont semblables à d'autres œuvres de l'écrivain: un verbe qui chatoie en alignant les aphorismes, une sentimentalité baignée ici de beaucoup d'humour, et cette inimitable ferveur à croire qu'un monde bon est possible...
Ainsi s'écoute la fable philosophique de Momo, gamin juif délaissé qui se trouve un ami puis un nouveau père en Ibrahim, l'épicier arabe de la rue, en fait, un musulman soufi: initiation à l'apprentissage du bonheur de vivre, à la tolérance, à la mort. Presque trop beau... mais diablement émouvant! Son interprète, Michel Kacenelenbogen, y est pour beaucoup, subtilement mis en scène par Olivier Massart: un homme seul sur un plateau rond et dépouillé, des silences dosés et la simplicité d'un conteur (à plusieurs voix). Mi-roublard, mi-naïf, son Momo a le poids et l'émotion de l'enfance blessée.

 Ce n'est certes pas la première fois que le patron du Public monte sur scène, mais on l'a rarement vu aussi juste, aussi fragile, débarrassé du jeu de la séduction ou de la conviction.

Michèle Friche


Schmitt au pays du croissant d'or

Le Soir, le 4 avril 2006

Vous avez aimé « Oscar et la dame en rose » ? Vous aimerez « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran ».

Le nom d'Éric-Emmanuel Schmitt est dorénavant gage de succès. Larguant les amarres du catholicisme pour aborder l'islam, ce deuxième volet du Cycle de l'Invisible nous sert le même philtre d'amour et de tolérance: une histoire d'amitié entre un adulte et un adolescent sur fond de spiritualité, des tirades bien-pensantes qui valent tous les catéchismes, des aphorismes au kilo, de la tendresse et de l'émotion pour inonder les mouchoirs les plus sensibles. Avec Schmitt, c'est l'élévation spirituelle assurée sans mettre un pied en lieu saint. Mis en scène par Olivier Massart, Monsieur Ibrahim apaise nos bobos et rend heureux. Une petite douceur qui ne se refuse pas, en ces temps âpres et intransigeants.

Raconté sur le mode du conte philosophique, avec zeste d'humour et pincée d'esprit, ce solo joliment peuplé par Michel Kacenelenbogen nous emmène d'une petite rue Bleue de Paris aux virevoltants derviches du Croissant d'Or, de la naissance d'une complicité improbable à la consolidation d'une relation espiègle et tendre entre un musulman soufi et un jeune Juif.

Assis sur un banc devant une colonne Morris, l'air sage et les yeux rieurs, Moïse, dit Momo, entame le récit de son enfance, à Paris, dans le quartier juif des années 60. À l'époque, Momo a 13 ans et vit seul avec son père, avocat acariâtre et dépressif. Sa mère les a quittés quand il était bébé avec son grand frère, Popol. Affligé par sa grise vie, Momo cherche le réconfort auprès des prostitués de la rue du Paradis, et de Monsieur Ibrahim, l'épicier arabe du coin, qu'il prend plaisir à défier sur ses coutumes et sa religion avant de découvrir que le vieil homme a bien plus à lui offrir que les quelques conserves chapardées quotidiennement. Peu à peu, les préjugés vont tomber. Au contact d'Ibrahim, Moïse fera l'apprentissage de la vie et du soufisme pour finalement trouver la paix.

Un caramel moulé à la bonté

Michel Kacenelenbogen navigue entre les rôles avec simplicité, générosité et fluidité. Dans une mise en scène qui ne cache pas ses grosses ficelles (colonne à effets de surprises, banc téléguidé) pour animer le monologue, le comédien se délecte de ce récit aussi doux qu'un caramel moulé à la bonté humaine. Comment dès lors ne pas se sentir bien dans la si confortable place de spectateur que nous offre Schmitt et son message d'espoir pour la réconciliation des communautés?

Catherine Makereel